Pas­cale Diez, active dans le milieu sco­laire, sait de quoi elle par­le. Inter­venant dans des class­es de l’é­cole pri­maire au lycée, elle fait le con­stat de l’é­cart crois­sant de niveau au sein d’une même classe d’âge, entre, pour le dire vite, les écoles « de quarti­er » et les écoles « de cen­tre ville ». Avec D’une école à l’autre, elle fait un film d’une action péd­a­gogique au long court, con­sis­tant à forcer à la mix­ité sociale (en mélangeant pen­dant un an deux class­es de CM1 de deux quartiers parisiens) et à stim­uler les enfants par une intense pra­tique artis­tique. Si l’en­gage­ment péd­a­gogique paraît per­ti­nent, le résul­tat ciné­matographique n’est pas con­clu­ant et le dis­cours tenu pose ques­tion.

D’une école à l’autre repose essen­tielle­ment sur trois procédés formels : le déplace­ment libre de la caméra dans l’e­space de la classe, les por­traits « hors sol » d’en­fants, en plans fix­es, seuls sur un fond noir, et enfin l’en­reg­istrement du tra­vail physique et artis­tique des enfants, dans les salles de danse puis sur une scène de théâtre. Une cer­taine var­iété de forme et de con­tenu donc, a pri­ori sus­cep­ti­ble de stim­uler l’at­ten­tion. Si les por­traits des enfants sont sou­vent drôles et intéres­sants – mais un enfant est facile­ment drôle et intéres­sant – et les séquences dans les class­es plutôt réussies – mais pas aus­si rich­es et maîtrisées que dans le beau Tem­pête sous un crâne –, tout ce qui tourne autour de l’ac­tiv­ité artis­tique des enfants, danse, théâtre, sound paint­ing, est rapi­de­ment tout à fait ennuyeux.

Nous assis­tons ain­si pen­dant vingt bonnes min­utes à un spec­ta­cle de fin d’an­née, avec ses dans­es et ses chants plus qu’ap­prox­i­mat­ifs, séquence qui ne nous paraît guère avoir d’in­térêt que pour les familles ou l’usage interne à l’É­d­u­ca­tion nationale. Il n’y a certes peut-être pas d’ob­jet qui soit par principe indigne d’un traite­ment artis­tique et il est devenu triv­ial de dire que l’in­ten­tion et la mise en forme sont sus­cep­ti­bles de ren­dre beau, frap­pant, ou intéres­sant le plus anodin. Mais l’ex­i­gence de forme est pré­cisé­ment d’au­tant plus urgente que l’in­térêt de l’ob­jet ne va pas de soi. Et il est clair ici, pour ce qui con­cerne la séquence au théâtre, que la mal­adresse formelle et les con­traintes matérielles ne per­me­t­tent pas de rehauss­er la faible valeur de ce qui est filmé.

En réal­ité, cette longue séquence ne pose pas ques­tion seule­ment par son manque d’in­térêt formel et « objec­tif ». Ce n’est pas le peu de valeur artis­tique d’un spec­ta­cle d’é­cole qui est en cause, mais d’avoir jugé bon de nous en grat­i­fi­er aus­si longtemps, de le con­sid­ér­er donc comme une « preuve à l’ap­pui ». Le fait de voir des élèves s’adon­ner à des activ­ités rel­e­vant de « l’art » est cen­sé emporter naturelle­ment et néces­saire­ment l’ad­hé­sion. Ceci est révéla­teur d’un cer­tain esprit qui par­court le film et qui con­duit selon nous à don­ner de mau­vais­es répons­es à un prob­lème bien posé. Nous voulons par­ler de la val­ori­sa­tion par principe de l’ac­tiv­ité artis­tique et plus pré­cisé­ment de l’ac­tiv­ité artis­tique pen­sée comme expres­sion. La ques­tion de l’œuvre et de sa con­sis­tance, la ques­tion de la maîtrise des moyens d’ex­pres­sion ne sont pas posées. Ce qui est val­orisé est que les enfants touchent à tout, expéri­mentent, et non qu’ils réalisent véri­ta­ble­ment quelque chose, dans l’ef­fort et la patience. La sub­jec­tiv­ité est prisée pour elle-même, comme si son accom­plisse­ment pou­vait se pass­er de l’épreuve du tra­vail et des con­traintes de l’ob­jec­tiv­ité.

La toute fin du film est à ce titre extrême­ment sig­ni­fica­tive. C’est le témoignage et le plaisir des enfants qui sont cen­sés mon­tr­er la per­ti­nence de l’ex­péri­ence menée. Ce sont d’abord, en super­po­si­tion, les vis­ages éthérés et épanouis des bam­bins, c’est ensuite toute la classe les bras en l’air et sautant de joie, ce sont enfin des témoignages qui se suc­cè­dent, du type : « c’é­tait génial, j’ai passé une trop bonne année ». Le mon­tage est d’une can­deur éton­nante, mais sa morale est cohérente : appréhen­der l’art d’abord comme moyen d’ex­pres­sion va de pair avec l’émerveillement devant la spon­tanéité de l’en­fance. C’est une force de vie certes, mais de peu de sub­stance. Et la fin de l’é­d­u­ca­tion – comme celle de l’art, nous sem­ble-t-il – est de don­ner forme et con­tenu à cette vie, non de la val­oris­er comme telle.

« Les enfants, réalisez vos rêves » : c’est sur ces mots que s’achève un film engagé péd­a­gogique­ment et con­sacré aux prob­lèmes de l’é­cole. Ce n’est pas avec de tels slo­gans, sans aucune con­sis­tance théorique, poli­tique ou soci­ologique que celle-ci pour­ra se mieux porter. Cela dit, nous ne jugeons pas là le tra­vail péd­a­gogique con­cret de Pas­cale Diez, dont les effets sont sans doute plus con­sis­tants que le dis­cours qui les accom­pa­gne dans D’une école à l’autre.