Dans la lignée de Cit­i­zen­four et de Toute la beauté et le sang ver­sé, Cov­er-Up est un doc­u­men­taire qui assume son adhé­sion poli­tique à la fig­ure dont il brosse le por­trait – en l’occurrence, le jour­nal­iste améri­cain Sey­mour Hersh. Une telle entre­prise n’est jamais sans risque ; elle peut facile­ment gliss­er vers une héroï­sa­tion qui érig­erait la per­son­nal­ité filmée en mod­èle moral. Le dan­ger est ici d’autant plus aigu que le film s’inscrit au cœur d’une mytholo­gie améri­caine solide­ment établie : celle du jour­nal­iste d’investigation, con­tre-pou­voir soli­taire face aux appareils d’État et aux grands groupes privés. À cela, il faut ajouter que Cov­er-Up repose sur la col­lab­o­ra­tion tar­dive de Hersh (un car­ton pré­cise d’entrée de jeu que la cinéaste l’a con­tac­té dès 2005, avant qu’il finisse par accepter, des années plus tard, de revenir sur sa car­rière) et tresse son réc­it rétro­spec­tif avec les archives qu’il a con­sen­ti à partager. Lau­ra Poitras et Mark Oben­haus, son coréal­isa­teur, parvi­en­nent pour­tant à déjouer cet écueil (du moins en par­tie, on y revien­dra) grâce à une rigueur méthodologique et une pen­sée fine de la forme doc­u­men­taire, en dépit de son apparence stan­dard­is­ée (cf. l’alternance d’entretiens face caméra et d’archives, plus proche d’un cer­tain canon du reportage télévi­suel que d’une forme essay­iste).

Adop­tant une pro­gres­sion essen­tielle­ment chronologique, le doc­u­men­taire revient sur les grandes affaires révélées par Sey­mour Hersh, du mas­sacre de Mỹ Lai pen­dant la guerre du Viet­nam au scan­dale du Water­gate, en pas­sant par les enquêtes sur la CIA et les révéla­tions des tor­tures d’Abou Ghraib lors de la guerre d’Irak. Le mon­tage repose donc sur un tra­vail d’articulation entre les pro­pos de Hersh et un vaste cor­pus de doc­u­ments que l’on peut répar­tir en deux ensem­bles dis­tincts : d’une part, les pièces issues de ses pro­pres dossiers d’enquête (pho­togra­phies, films, coupures de presse, cor­re­spon­dances, notes, etc.) ; de l’autre, des archives exogènes, prin­ci­pale­ment télévi­suelles, qui inscrivent ces révéla­tions dans leur con­texte médi­a­tique et poli­tique. La force du doc­u­men­taire réside dans l’élasticité de cet entrelace­ment, qui ne réduit pas le rap­port voix/image à une sim­ple illus­tra­tion. En témoigne par exem­ple sa façon récur­rente d’exposer d’abord un doc­u­ment à l’écran, avant que le com­men­taire de Hersh ne vienne l’identifier après-coup. L’effet est sim­ple, mais opérant : pen­dant quelques sec­on­des, le spec­ta­teur ne sait pas pré­cisé­ment ce qu’il regarde, manière de sol­liciter son atten­tion selon une modal­ité bien dif­férente du con­fort pro­duit par le redou­ble­ment son/image des pro­duc­tions télévi­suelles dom­i­nantes. Plus large­ment, cette logique de mon­tage fig­ure le tra­vail jour­nal­is­tique comme un proces­sus au présent, mimant la manière dont un rap­port mil­i­taire ou une pho­togra­phie se présente d’abord à l’enquêteur dans son opac­ité matérielle. À d’autres occa­sions, la voix devient un agent du mon­tage, en précé­dant ou en guidant les coupes à l’écran. Lorsque Hersh décou­vre un arti­cle déter­mi­nant dans le Wash­ing­ton Post pen­dant son enquête sur le mas­sacre de Mỹ Lai, Poitras filme d’abord la page entière, puis recadre sur les expres­sions ou les mots essen­tiels évo­qués par Hersh en voix off. Dans les deux cas, l’agencement restitue quelque chose du point de vue du jour­nal­iste, par­fois jusqu’à épouser sa per­cep­tion con­crète : c’est par exem­ple le cas lorsque Poitras mon­tre un doc­u­ment à l’envers, que Hersh a réelle­ment dû déchiffr­er ain­si, posé face à lui sur la table d’un avo­cat.

Matière de la vérité

Cette mise en réc­it doc­u­men­taire a d’abord l’avantage de ren­dre son déroule­ment par­ti­c­ulière­ment cap­ti­vant, en don­nant l’impression de suiv­re l’enquête en direct plutôt que d’assister à un sim­ple exposé his­torique des accom­plisse­ments du jour­nal­iste. Mais elle traduit surtout une réflex­ion plus pro­fonde sur la ques­tion de la vérité, qui rap­pelle ce qu’énonçait Harun Faroc­ki dans Images du monde, inscrip­tion de la guerre : une image ou un doc­u­ment n’est jamais une preuve en soi ; elle n’accède à ce statut que lorsqu’elle est mise en rela­tion avec d’autres élé­ments et inté­grée à un dis­posi­tif de récep­tion qui la rend com­préhen­si­ble. L’attention portée à la matéri­al­ité des archives n’est dans cette per­spec­tive pas anodine : les cadres fix­es en très gros plans ren­dent sen­si­bles la qual­ité de l’encre des sty­los-billes, la tex­ture du papi­er plus ou moins jau­ni ou les défauts d’impression d’un rap­port mil­i­taire. Un écart ver­tig­ineux sem­ble sépar­er ces traces, ténues et pré­caires, des événe­ments majeurs qu’elles doc­u­mentent. C’est là que se déploie le jour­nal­isme comme prax­is : il s’agit de trans­former ces élé­ments muets en infor­ma­tion, puis en réc­it en les recoupant et en les com­plé­tant. À rebours d’une vision idéal­iste du jour­nal­isme d’investigation, où la vérité n’attendrait que d’être dévoilée, Cov­er-Up dépeint plutôt un tra­vail con­cret : la vérac­ité des faits énon­cés résulte d’une jux­ta­po­si­tion, en somme d’un mon­tage. Ain­si des pho­togra­phies de guerre : si Hersh recon­naît que son arti­cle sur la guerre d’Irak n’aurait pas pu exis­ter sans les clichés de tor­ture qui l’accompagnent, l’inverse est tout aus­si vrai. Sans l’ap­pui ana­ly­tique du jour­nal­iste, ces images ren­dues intel­li­gi­bles auraient pu être perçues comme des inci­dents isolés (une ver­sion que l’armée améri­caine ten­tera tout de même d’imposer suite à la pub­li­ca­tion du pre­mier arti­cle).  Par ailleurs, le film mon­tre com­ment la pub­li­ca­tion d’informations repousse la ligne de partage entre le dici­ble et l’indi­ci­ble : suite à la paru­tion ini­tiale des enquêtes au long cours sur le Viet­nam et l’Irak, de nou­velles sources con­tactent Hersh pour apporter un témoignage ou des doc­u­ments inédits. Le mon­tage restitue alors cette dynamique en boule de neige avec un entrelacs d’images et de voix, jusqu’à pren­dre une ampleur ver­tig­ineuse. 

Cov­er-Up se révèle en revanche moins per­cu­tant dès qu’il abor­de des affaires plus récentes, notam­ment l’article con­tro­ver­sé de Hersh, pub­lié sur Sub­stack, dans lequel il affirme que l’administration Biden aurait ordon­né et super­visé, en sep­tem­bre 2022, une opéra­tion secrète visant à sabot­er des gazo­ducs en mer Bal­tique. Pour Hersh, la dif­fi­culté est dou­ble : non seule­ment il souhaite pro­téger ses sources anonymes, mais il doit aus­si répon­dre aux attaques con­cer­nant la crédi­bil­ité de son arti­cle, qui a été con­testé. On retrou­ve ici le biais ini­tial du film — celui de dépen­dre entière­ment du jour­nal­iste —, mais Poitras et Oben­haus ont le mérite de met­tre ces lim­ites en exer­gue, en inté­grant au mon­tage les silences, les réti­cences et même la colère de Hersh lorsqu’il décide d’interrompre le tour­nage. Cette prise en compte ne suf­fit pas cepen­dant à com­penser la faib­lesse d’un seg­ment qui com­pile rapi­de­ment les con­tro­ver­s­es de sa car­rière sans les inter­roger en pro­fondeur. La mise en scène y perd en rigueur, tro­quant l’investigation visuelle des archives con­tre une logique plus illus­tra­tive, où les entre­tiens face caméra du jour­nal­iste domi­nent. Ces pas­sages plus frag­iles trahissent par ailleurs l’enjeu sous-jacent qui struc­ture le film : Cov­er-Up est un doc­u­men­taire com­bat­if, qui voit avant tout en Hersh un cer­tain mod­èle d’insubordination, guidé tout au long de sa vie par un engage­ment à dénon­cer et cri­ti­quer l’intolérable. Cette indocil­ité, nour­rie par un sens fort de la respon­s­abil­ité, se traduit en creux dans l’évolution de ses sup­ports, du jour­nal aux livres, puis à Sub­stack, plate­forme en ligne sans super­vi­sion édi­to­ri­ale, dans une quête inces­sante d’indépen­dance. Sa tra­jec­toire résonne ain­si implicite­ment avec l’époque actuelle, mar­quée par la crise de l’information à l’ère de la post-vérité et par le retour d’un impéri­al­isme améri­cain agres­sif sous la prési­dence Trump. La fin du doc­u­men­taire opère d’ailleurs un effet de boucle : de nou­velles archives révè­lent que le mil­i­taire respon­s­able du mas­sacre de Mỹ Lai a été libéré quelques mois après son incar­céra­tion. Ce retour au passé (et au début du film) met en lumière les lim­ites du sys­tème judi­ci­aire et le résul­tat con­trasté d’un com­bat pour­tant acharné, mais il invite surtout à recon­naître que rien n’est jamais acquis, appelant à exercer une vig­i­lance cri­tique con­stam­ment renou­velée. C’est, au fond, le con­stat qui découlait déjà de la mise en scène des enquêtes de Hersh : elles ne con­stituent pas des légen­des du passé à glo­ri­fi­er, mais incar­nent une exi­gence de pen­sée et une pugnac­ité à retrou­ver dans ce moment qui est le nôtre.