Court, pre­mier film du jeune réal­isa­teur indi­en Chai­tanya Tamhane, est le fruit d’une cer­taine ambi­tion. En plus d’une obser­va­tion cri­tique du fonc­tion­nement du sys­tème judi­ci­aire indi­en et de la mise en lumière de la très rel­a­tive lib­erté d’expression dont béné­fi­cient les citoyens de « la plus grande démoc­ra­tie du monde », Tamhane y déploie un réc­it ten­tac­u­laire con­frontant les dif­férentes posi­tions sociales qu’occupent cha­cun des per­son­nages. De cette volon­té de tout faire à la fois naît un film cer­taine­ment trop théorique, un peu froid même, mais mal­gré tout pas­sion­nant. Cette fic­tion nour­rie d’inspirations doc­u­men­taires, en équili­bre entre drame social et film de procès, entre traits d’humour acerbes et attaques frontales, porte en effet haut et fort une forme exigeante de ciné­ma engagé.

Sur scène

Narayan Kam­ble, un chanteur con­tes­tataire, est arrêté en pleine représen­ta­tion. À cause du con­tenu de l’un des ses textes, il lui est reproché de porter la respon­s­abil­ité du sui­cide d’un ouvri­er qu’il ne con­naît pas. Si cette affaire servi­ra de fil con­duc­teur à Court, elle va surtout être la racine de nom­breuses ram­i­fi­ca­tions. Car au-delà du fond du procès, c’est de son déroule­ment tout autant que de ses pro­tag­o­nistes dont il est ques­tion. Le réal­isa­teur priv­ilégie à ce titre les plans d’ensemble, grands tableaux four­mil­lant de détails et nous plaçant à dis­tance de la rit­u­al­i­sa­tion de la jus­tice qu’embrassent habituelle­ment pleine­ment les films dits « de procès ». De la gref­fière qui tapote sur son portable aux per­son­nes qui vien­nent dépos­er un ven­ti­la­teur au milieu d’un dis­cours poignant, la « réal­ité » ne cesse de con­tredire la drama­ti­sa­tion des échanges. Tamhane nous donne à voir la jus­tice indi­enne comme une petite comédie, alors qu’elle se voudrait un grand drame. Pour­tant, le fond est grave, aucun doute à ce pro­pos. Il s’agit bel et bien d’un procès poli­tique, visant à faire taire par tous les moyens un ora­teur gênant. C’est bien là que réside la plus grande ques­tion du film : com­ment cette triste représen­ta­tion peut-elle être à ce point en deçà des enjeux fon­da­men­taux qui la tra­versent ?

En coulisse

Régulière­ment, nous allons nous extraire du tri­bunal pour suiv­re les per­son­nages, l’idée étant de déplac­er le regard sur les mécan­ismes soci­aux à l’œuvre autour de ce procès. Tamhane prend ain­si le temps de s’attarder sur ce qui précède les audi­ences, et les suit. Il détaille le quo­ti­di­en des avo­cats, du juge, d’un témoin, nous menant vers des enjeux nou­veaux. Cette com­plex­ité d’approche a certes le prob­lème d’ajouter encore de la dis­tance, aucun per­son­nage n’étant épargné par la mise à nu de son milieu social et cul­turel, du lan­gage qu’il emploie et des vête­ments qu’il porte. Aucune véri­ta­ble empathie ne peut résis­ter à un regard aus­si pointu, d’autant qu’il dénote d’une volon­té un peu écras­ante de tout ramen­er à un cer­tain déter­min­isme social. Mais ce qu’il perd en incar­na­tion, Court le récupère en acuité du regard. Chaque per­son­nage est ain­si observé comme se débat­tant avec ses pro­pres con­tra­dic­tions : car nul n’est entière­ment mod­erne ou passéiste. Rien ne se résout d’ailleurs jamais vrai­ment dans Court, ni les affaires, ni les intrigues sec­ondaires. Les atteintes à la lib­erté d’expression comme les dys­fonc­tion­nements de la jus­tice sont présen­tées comme puisant leurs racines dans un sys­tème poli­tique et cul­turel empli de con­tre-sens insol­ubles. Bien con­scients des lim­ites de cette apparence de jus­tice, tous, jusqu’au juge lui-même, sem­blent avoir aban­don­né l’idée d’une solu­tion. Alors cha­cun joue sa par­ti­tion du mieux qu’il peut en fonc­tion de son envi­ron­nement cul­turel, ali­men­tant la mas­ca­rade. Il n’y a pas de héros, ni d’antagoniste, unique­ment des per­son­nages aspirés par un sys­tème qu’ils ne sem­blent jamais vouloir remet­tre en cause mal­gré son absur­dité. Seul le chanteur, placé en retrait du film, sem­ble épargné par cette grande mys­ti­fi­ca­tion. Il est après tout le seul per­son­nage qui assume totale­ment ce qu’il est, et le rôle qu’il a à jouer, et ce d’autant plus que lui seul a réelle­ment à crain­dre les déci­sions qui seront actées. C’est à la lumière de ce con­stat que l’on se rend compte qu’il est plutôt ques­tion de la respon­s­abil­ité poli­tique des indi­vidus dans Court. Masquée par l’application fausse­ment impar­tiale du droit, le film dévoile à quel point elles elle peut être niée par ceux-là même qui se retrou­vent à juger celle des autres.