Il faut bien que le cinéphile, de temps en temps, fasse une pause. Car entre un Béla Tarr et un Philippe Gar­rel, il est par­fois néces­saire de recharg­er nos bat­ter­ies. C’est à des réal­isa­teurs comme Paul W.S. Ander­son qu’il incombe une telle tâche, assez ingrate, sou­vent méprisée mais pas moins impor­tante. Car le ciné­ma, sans ses séries B, sans ses tares les plus abrutis­santes, ne serait pas tout à fait ce qu’il est, et ça nous man­querait…

Comme tout le monde sait, c’est dans les vieux pots d’échappement qu’on fait les meilleurs nanars. Paul W.S. Ander­son est donc aller puis­er son inspi­ra­tion en « remakant » un film de 1975, réal­isé par Paul Bar­tel et pro­duit par l’éternel Roger Cor­man : La Course à la mort de l’an 2000. Mais cette fois, au lieu d’une course autour du monde, le scé­nario qu’Anderson, en auteur com­plet, a écrit, guidé, on le devine, par les restric­tions budgé­taires, réduit le par­cours auto­mo­bile à une île car­cérale. Car voilà, l’économie améri­caine en 2012 se serait effon­drée (tiens donc ?), et pour dis­traire la pop­u­lace qui rapi­de­ment se lasse, une idée salace est soudaine­ment mise en place : trans­former les pris­ons surpe­u­plées en arènes dans lesquelles les détenus s’entretueraient jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un vain­queur. Ce spec­ta­cle sauvage est un vif suc­cès, et comme tout bon phénomène de télé-réal­ité sans scrupule qui se respecte, toute une gamme de vari­antes s’y décline. La dernière en date, celle qui nous intéresse, con­siste donc à faire courir les bag­nards autour de leur prison à bord de bolides « tunés » à coup de car­rosseries blind­ées, sul­fa­teuses à balles per­forantes, lance-mis­siles et autres déli­cat­esses «james­bon­do-mad­max­i­ennes».

Ce point de départ est promet­teur. Instan­ta­né­ment on pense aux visions satiriques des jeux du cirque médi­a­tique d’un Paul Ver­ho­even, à la réflex­ion sur le rap­port entre la représen­ta­tion et le jeu vidéo des frères Wachows­ki ou à la sub­li­ma­tion de la vio­lence brute comme exu­toire sex­uel de George Miller. Mais c’est Paul W.S. Ander­son qui réalise, l’homme à l’origine de Mor­tal Kom­bat (1995) et Alien vs Preda­tor (2004), c’est-à-dire quelqu’un qui filme sans per­son­nal­ité, sans con­vic­tion, sans idée, bref sans âme. Mais doit-on s’en plain­dre pour autant ? Peut-on reprocher à Ander­son de ne pas faire ce qu’il ne peut ni (surtout) ce qu’il ne veut pas faire ? Bien sûr que non, ça serait mesquin. Car s’il n’y a pas beau­coup d’âme dans cette Course à la mort, il y a tout de même de la vital­ité. Et, quoi qu’on en pense, il faut bien admet­tre qu’Anderson tient ses promess­es : les cours­es seront bour­rines, les tueries sanglantes et l’intrigue pré­texte à tout ça. Mine de rien, faire un film qui réus­sisse à être à la fois con et méchant (et non pas l’un ou l’autre), c’est aujourd’hui un relatif exploit. De manière assez ironique, Ander­son, qui s’est spé­cial­isé dans l’adaptation live des jeux vidéo, en com­prend ici ce qui lui avait tant échap­pé aupar­a­vant : leur mécanique pro­pre­ment immer­sive. Curieuse­ment, les défauts clas­siques des séries B améri­caines, devi­en­nent ici les atouts de cette démarche rad­i­cale. On ne « fic­tion­nalise » plus arti­fi­cielle­ment le jeu, on se con­tente d’en respecter le pro­gramme. Quitte à ce que le scé­nario reste sur le bas-côté et les per­son­nages réduits à l’état de crash test dum­mies. C’est là que le film fonc­tionne le mieux, quand il reprend à son compte les principes élé­men­taires du jeu vidéo (comme ces icônes que les voitures « ramassent » sur le cir­cuit pour activ­er leurs armes, directe­ment repris­es du célèbre Mario Kart).

Pour cette his­toire de glad­i­a­teur (d’ailleurs totale­ment calquée sur le film de Rid­ley Scott), il fal­lait bien sûr un Spar­ta­cus. C’est le désor­mais incon­tourn­able Jason Statham qui s’en charge. Mine de rien, entre lui, Dwayne John­son et Vin Diesel, la dernière généra­tion de films d’action prend sérieuse­ment forme. Ces comé­di­ens, con­traire­ment à Schwarzeneg­ger, n’ont pas eu l’opportunité (et ne l’auront sans doute jamais) d’avoir des McTier­nan, des Ver­ho­even ou des Cameron pour exploiter ciné­matographique­ment leur corps d’athlète. Ils n’auront pas l’occasion de mar­quer autant l’histoire du ciné­ma que leurs aînés, les block­busters d’action sont main­tenant trop sophis­tiqués, trop cérébraux pour les per­for­mances « d’acteur » qu’ils sont en mesure d’offrir. Si on devait trac­er une lignée, il faudrait plutôt leur trou­ver une pater­nité du côté de Van Damme ou Steven Sea­gal à l’époque où leurs films sor­taient encore, et avec suc­cès, sur les écrans. Soit des petites séries B, pas très sérieuses, pas franche­ment bonnes, mais tout à fait dignes. La résur­gence de ce petit ciné­ma mod­este et pop­u­laire fait plaisir et paraît même essen­tielle à une époque où l’on fait la part belle aux films de pres­tige au détri­ment des films d’exploitation. Le majeur aura tou­jours besoin du mineur comme point d’appui, autant que cette béquille soit solide.