Après Stel­la, son précé­dent long-métrage sor­ti en salles, chronique d’une jeune fille dans le Paris pop­u­laire, Sylvie Ver­heyde adapte en anglais le roman d’Alfred de Mus­set, Con­fes­sion d’un enfant du siè­cle. Peter Doher­ty, pour la pre­mière fois au ciné­ma, endosse le rôle d’un dandy, qui, alors que la vie lui a tout don­né, s’ennuie. Mal­heureuse­ment, nous aus­si !

Paris, 1830. Octave s’ennuie. Sans ambi­tion, il passe sa jeunesse de fêtes en fêtes et de femmes en femmes. Après la trahi­son de sa maîtresse, il quitte la cap­i­tale pour gag­n­er le chevet de son père mourant. Arrivé trop tard, il reste pour­tant dans cette retraite à la cam­pagne en tous points opposée à sa vie parisi­enne. À la pre­mière per­son­ne, le film fait le réc­it du par­cours d’un jeune homme auquel la vie a tout don­né – la beauté, la for­tune – et qui pour­tant, passe à côté de son exis­tence, écœuré par tant de plaisirs.
Cet Octave, c’est celui de la Con­fes­sion d’un enfant du siè­cle, d’Alfred de Mus­set, réc­it auto­bi­ographique de sa liai­son avec George Sand. À tra­vers cet épisode tour­men­té de sa vie, le poète a su décrire le mal-être de la jeunesse roman­tique, étouf­fée par les gloires napoléoni­ennes de la généra­tion précé­dente.

Sylvie Ver­heyde a choisi de pren­dre le con­tre-pied absolu de son précé­dent long métrage, sor­ti en 2008. Inspiré de sa pro­pre jeunesse, Stel­la suiv­ait le quo­ti­di­en d’une jeune fille (mer­veilleuse­ment inter­prétée par Léo­ra Bar­bara) entre le café popu tenu par ses par­ents et le col­lège bour­geois où elle pas­sait ses journées. Entre les beu­ver­ies de bar et l’ambiance studieuse de l’école la jeune fille n’é­tait à sa place dans aucun de ces deux lieux peu­plés par des sec­onds rôles très réus­sis (dont son père, très bien inter­prété par Ben­jamin Bio­lay). De ce sen­ti­ment qu’avait le per­son­nage d’être partout une étrangère, Sylvie Ver­heyde fai­sait naître une extra­or­di­naire énergie. Le réc­it auto­bi­ographique en toile de fond, le per­son­nage pris entre la fougue de la jeunesse et l’ennui ter­ras­sant de ne se sen­tir nulle part chez soi. Entre ces deux pro­jets a pri­ori très dif­férents de Sylvie Ver­heyde, on peut néan­moins tiss­er de nom­breux liens, notam­ment le souhait de réu­nir des cast­ings hétérogènes et inat­ten­dus (mélange entre acteurs et non acteurs dans Stel­la, jeunes comé­di­ens bri­tan­niques dans Con­fes­sion réu­nis autour de Pete Doher­ty et Char­lotte Gains­bourg).

Certes, les grands textes lit­téraires se recon­nais­sent à ce qu’ils tra­versent les siè­cles sans per­dre de leur force. Mais, suf­fit-il, pour adapter une œuvre, de choisir un excel­lent texte ? Bien adapter, cela ne sig­ni­fie-t-il pas se servir de la sin­gu­lar­ité d’un texte passé pour le faire réson­ner avec sa pro­pre époque, avec les préoc­cu­pa­tions de son temps ? L’idée de faire inter­préter cet Octave, emblème de l’en­nui et empêtré dans les plaisirs, par la star rock, ex-Lib­er­tine, qu’est Peter Doher­ty paraît bril­lante, et l’identification entre l’écrivain roman­tique et le rockeur dandy fonc­tionne a pri­ori. Le rap­port entre la jeunesse lib­er­tine dés­abusée du dix-neu­vième siè­cle fait immé­di­ate­ment écho à celle d’aujourd’hui que le ciné­ma prend ces dernières années à bras le corps avec inven­tiv­ité. Pourquoi, alors, la vie noc­turne et col­lec­tive d’Octave et ses amis ne résonne-t-elle pas avec le sens poussé de la fête de La Vie au ranch (Sophie Letourneur), avec le sen­ti­ment de perdi­tion du groupe de Mem­o­ry Lane (Mikhaël Hers), ou la tristesse soli­taire de Pru­dence dans Belle Épine (Rebec­ca Zlo­tows­ki) ?

Le dégoût d’Octave pour son siè­cle, ses amis, ses maîtress­es sem­ble détein­dre sur le film. Et son ennui se fait dan­gereuse­ment com­mu­ni­catif. Bal­ayant les scènes de fêtes par des panoramiques filés cir­cu­laires, la mise en scène se con­tente d’une évo­ca­tion impres­sion­niste qui laisse tou­jours à dis­tance. Les per­son­nages sou­vent décadrés, mon­trés de pro­fil, dévoilés par de per­pétuels petits mou­ve­ments de caméra qui déca­drent sans cesse l’action, tout con­duit à un enchaîne­ment sans saveur de plans tous sim­i­laires et créent une forme d’absence du film à lui-même. On pense d’abord à une volon­té de traduire styl­is­tique­ment l’ennui d’Octave en l’imposant à son spec­ta­teur. Mal­heureuse­ment, lorsque sur­git l’amour pas­sion­né pour Brigitte, femme de let­tres indépen­dante, tout est filmé comme la pre­mière par­tie, de loin, par bribes. Les ren­con­tres des deux amants sont nap­pées de musique, et Chopin ou pas, on n’échappe au car­ac­tère éculé de l’effet “Pret­ty Woman” qui con­siste à enchaîn­er au mon­tage de cour­tes séquences reliées par une même musique.

D’où vient qu’à la vision du film, les mots de Mus­set nous parais­sent figés (et en par­ti­c­uli­er la célèbre cita­tion que prononce la voix-off à la fin du film), qu’Octave ait tout d’un gamin insup­port­able et Brigitte d’une mégère midinette, que les joies de l’amour nais­sant et du bat­i­fo­lage ne sem­blent être qu’une carte postale siru­peuse ? C’est là tout le mys­tère du ciné­ma : par­fois la magie est là, par­fois, elle n’opère pas.