Placé sous le sceau du sen­sa­tion­nal­isme comme seuls savent l’exploiter et l’apprécier les Améri­cains, Com­pli­ance déploie un dis­posi­tif oppres­sant et per­vers autour d’un fait divers. La ten­sion infer­nale est par­faite­ment étirée alors que la garde à vue d’une employée de fast-food est pro­longée, per­me­t­tant à Craig Zobel de cul­tiv­er la bêtise et la soumis­sion de ses per­son­nages.

Dans l’enfer des cuisines d’un fast-food aux heures de pointe, un vicieux incon­nu s’immisce par télé­phone au cœur de l’équipe et sème la zizanie le temps d’une soirée. Affir­mant au bout du fil qu’il est polici­er et qu’une jeune employée a volé une cliente plus tôt dans la journée, il parvient à faire des mem­bres du per­son­nel ses pio­ns qui, reclus dans l’arrière-boutique, malmè­nent la docile Becky. Une impos­ture qui s’étire pen­dant 1h30 et fait dériv­er la fic­tion dans un huis clos qui tra­vaille jusqu’au malaise la bêtise de ses per­son­nages et, in fine, de son pro­pos.

Le réc­it et le sus­pense de Com­pli­ance, d’abord par­faite­ment menés, jouent de la plongée du spec­ta­teur dans le tem­po nat­u­ral­iste de l’intrigue et de son effrayant dis­posi­tif : que n’importe qui (une voix), avec un peu d’autorité, parvi­enne à se jouer des per­son­nages comme de pan­tins. L’horreur de ce sujet et le sus­pense qui en découle sont mal­heureuse­ment assez vite épuisés par la mise en images de la supercherie (un homme, seul chez lui, s’amuse à men­er ce petit monde en bateau) et l’alternance que pose le film entre les scènes du fast-food et celles qui présen­tent le per­vers au télé­phone. Il y a une inten­sité dans la pre­mière demi-heure du film qui se vide peu à peu dans ces images tant les ficelles com­men­cent à appa­raître. Voulant accentuer le décalage entre les graves con­séquences de son impos­ture et sa posi­tion anodine (tran­quille, il se pré­pare un sand­wich, boit quelque chose dans son mug Dad), Com­pli­ance som­bre peu à peu dans une vul­gar­ité mal­saine, déplaisante. Tant que le per­son­nage est une voix sans corps, le film com­mu­nique l’angoisse et l’incompréhension du per­son­nel ; dès que ces scènes laborieuses s’ajoutent au film, la colère s’y sub­stitue.

Cette vul­gar­ité est exagérée encore par de con­stants gros plans sur les vis­ages, par un scé­nario qui repose sur un pos­tu­lat sim­ple : la bêtise et l’obéissance lit­térale­ment aveu­gles de ses per­son­nages. Il y a quelque chose de par­ti­c­ulière­ment hos­tile, voire vio­lent, dans le fait de mon­tr­er cette manœu­vre fonc­tion­ner jusqu’à l’invraisemblance. L’invraisemblance, c’est cette fel­la­tion si dif­fi­cile à jus­ti­fi­er que, dans une lâche pirou­ette, le scé­nario évite l’obstacle par une banale ellipse. C’est une facil­ité qui achève de ren­dre haïss­able la démon­stra­tion de Craig Zobel – qui sem­ble nous répéter sans cesse, sous l’excuse de la vérac­ité des faits et de la recherche sup­posée de sens à cet événe­ment : « regardez comme ces pau­vres gens sont cons ! » Et si c’est pour inter­roger sur de tels com­porte­ments, quel est l’éclairage que Com­pli­ance apporte ? Les rares moments d’insubordination des per­son­nages face à cette voix cen­sée sym­bol­is­er l’autorité ne parvi­en­nent même pas à con­stituer la moin­dre force de résis­tance dans cette démon­stra­tion pous­sive. Pour quelle leçon de morale, pour quel con­stat pes­simiste sur les hommes présen­ter un tel film ? La rhé­torique vaseuse du per­son­nage malveil­lant devient, sur la longueur, si peu con­va­in­cante qu’elle met moins en lumière le cauchemar de la manip­u­la­tion que le regard aus­si com­plaisant que médiocre du réal­isa­teur, réfugié der­rière le pré­texte du fait divers.