Avec Comète, Élie Waje­man orchestre une vaste fresque où les des­tins d’une ving­taine de per­son­nages se croisent sous la tra­jec­toire d’un mys­térieux astre tra­ver­sant le ciel parisien. Loin du film cat­a­stro­phe, la comète sert de point de con­ver­gence à des fig­ures aus­si divers­es qu’attachantes, toutes reliées, de près ou de loin, aux répéti­tions de la pièce Les Trois sœurs de Tchekhov. Plusieurs séquences s’ouvrent notam­ment au cœur de filages, durant lesquels aucune tran­si­tion ne per­met de dis­tinguer d’emblée les répliques théâ­trales des con­ver­sa­tions des per­son­nages. Waje­man s’in­spire ici ouverte­ment du film Vanya, 42e rue de Louis Malle, dont le dis­posi­tif brouil­lait les fron­tières entre représen­ta­tion et réal­ité. De cette porosité découle une tem­po­ral­ité sin­gulière, placée sous le signe de l’entre-deux, qui n’est pas sans rap­pel­er l’univers du dra­maturge russe, en ce que ce dernier a peu­plé son théâtre de per­son­nages tirail­lés entre la nos­tal­gie d’un monde dis­paru et l’at­tente d’un boule­verse­ment à venir. C’est cette même tem­po­ral­ité que Waje­man tra­vaille : à l’in­star des héros tchekhoviens, ceux de Comète sont mis en scène dans un temps sus­pendu, à la mer­ci d’un événe­ment qui pour­rait, à tout instant, redis­tribuer les cartes de leur quo­ti­di­en. Qu’il s’agisse de l’attente de résul­tats médi­caux, de dif­fi­cultés à réu­nir les finance­ments néces­saires à l’élaboration de la pièce ou encore de l’approche de l’échéance élec­torale de 2027, l’avenir se pro­file comme une source d’incertitude. La présence de la comète cristallise dès lors ces tour­ments : héri­tière d’un imag­i­naire ances­tral qui asso­cie les événe­ments célestes à des signes funestes, elle sur­plombe le réc­it telle une mau­vaise étoile.

On regrette toute­fois que cette dimen­sion sym­bol­ique soit énon­cée avec une insis­tance con­tre-pro­duc­tive tout au long du film. Dès la séquence d’ouverture, un per­son­nage livre en effet de manière très lit­térale la sig­ni­fi­ca­tion his­torique et mythologique de la comète, avant que plusieurs per­son­nages appuient cette inter­pré­ta­tion à de nom­breuses repris­es. Comète n’échappe ain­si pas à cer­tains effets de surlig­nage qui relèvent d’un didac­tisme d’au­tant plus regret­table que le théâtre de Tchekhov, dont le cinéaste s’in­spire man­i­feste­ment, est fondé sur le non-dit. Le film se révèle en revanche plus con­va­in­cant par son habileté à brass­er plusieurs reg­istres. Du drame psy­chologique à la comédie bur­lesque en pas­sant par les codes du polar, chaque per­son­nage se voit attribuer son pro­pre tem­po : la gaucherie des uns côtoie les blessures des autres (rup­ture, deuil, etc.). Cette diver­sité ryth­mique per­met à Comète de tir­er pleine­ment par­ti de sa forme chorale : à l’image de voix dis­tinctes au sein d’une même par­ti­tion, les tra­jec­toires s’accordent et s’entrelacent pour com­pos­er le por­trait d’une généra­tion hap­pée dans les mailles d’un hori­zon brumeux.