Doté d’une affiche qui est, sans con­teste, l’une des plus belles qu’il nous ait été don­né de voir depuis longtemps, Col­or­ful mar­que le retour sur les grands écrans français de Kei­ichi Hara, réal­isa­teur d’un Été avec Coo dont on avait souligné le car­ac­tère promet­teur en ces pages. Et, heureuse sur­prise, beau­coup de ces promess­es sont tenues !

Avec Col­or­ful, Kei­ichi Hara, non con­tent de con­firmer ce qu’on avait entre­vu dans son Été avec Coo, abor­de un tout autre univers. Son précé­dent film était, on s’en sou­vient, char­mant et promet­teur, mais très ori­en­té vers un audi­toire enfan­tin. Sur­prise : Col­or­ful est une œuvre de matu­rité, autant pour son réal­isa­teur que pour son audi­toire.

À pre­mière vue, pour­tant, le graphisme du film peut décon­te­nancer : ain­si, Kei­ichi Hara per­siste dans une esthé­tique légère­ment grotesque, avec des pro­tag­o­nistes sou­vent au bord de la car­i­ca­ture. Mais, bien vite, se fait jour la véri­ta­ble inten­tion du film : il s’agit de se mon­tr­er réal­iste, de pro­pos­er un por­trait presque nat­u­ral­iste de ses per­son­nages. Seul à échap­per à cette ten­dance, le per­son­nage prin­ci­pal, Mako­to Kobayashi, voit pour­tant ses traits chang­er, s’affirmer, acquérir une palette d’émotions au fil du réc­it.

Car Mako­to Kobayashi ne sait pas qui il est, tout d’abord parce qu’il n’est pas Mako­to Kobayashi. Son corps est habité par un esprit qui, au seuil de l’au-delà, s’est vu pro­pos­er une sec­onde chance : rem­plac­er dans son corps le jeune homme, qui vient de faire une ten­ta­tive de sui­cide. Il a six mois pour prou­ver qu’il mérite la sec­onde chance qui lui est offerte, sans quoi il repart d’où il vient. Mais, l’entourage du jeune homme est une énigme qu’il va lui fal­loir résoudre.

Ce à quoi l’esprit changelin[1] est con­fron­té, c’est, tout sim­ple­ment, la dif­fi­culté de pass­er out­re la sur­face des indi­vidus dans sa rela­tion aux autres. Mako­to ou pas Mako­to, le jeune homme con­naît les dif­fi­cultés de tout un cha­cun pour exis­ter, con­tigu aux autres, sans leur faire trop de mal. Bien vite, Kei­ichi Hara passe out­re le pos­tu­lat de départ – la quête de son héros spir­ituel – pour saisir à pleine main le véri­ta­ble enjeu de son film : mon­tr­er la dif­fi­culté ter­ri­ble à appren­dre à vivre en société.

Ce faisant, il rap­pelle les ques­tion­nements qui sur­gis­sent dans les œuvres de Ryu Muraka­mi, auteur dont les héros ne résol­vent sou­vent leurs rap­ports à la société que dans la vio­lence et la destruc­tion. Kei­ichi Hara exam­ine ce qu’il peut advenir lorsque une per­son­ne ne s’autorise pas le luxe d’une sor­tie bru­tale et flam­boy­ante, lorsqu’elle choisit d’affronter le quo­ti­di­en et d’accepter de pren­dre les autres en compte. Ain­si, sa galerie de per­son­nages grotesques dépasse vite ce seul aspect, pour acquérir une véri­ta­ble iden­tité. Dans sa capac­ité à don­ner vie à toute une human­ité, Kei­ichi Hara fait mer­veille – on pense sou­vent à Isao Taka­ha­ta, sans que le réal­isa­teur de Col­or­ful en ait pour­tant la maîtrise tech­nique.

Pro­duit par Sun­rise (un stu­dio générale­ment asso­cié aux très pop­u­laires séries met­tant en scène des robots géants) et dis­tribué par la Tōhō, le film ne béné­fi­cie pas des moyens du stu­dio Ghi­b­li, ce qui se ressent mal­gré tout à l’image. De plus, Kei­ichi Hara con­serve sa tran­quil­lité nar­ra­tive, une ten­dance à pren­dre son temps dans le réc­it qui, déjà, alour­dis­sait con­sid­érable­ment Un été avec Coo. La con­clu­sion du film, enfin, laisse libre court à la naïveté à la lim­ite de la mièvrerie qu’on avait déjà con­statée chez cet auteur.

Mais, qu’à cela ne tienne. Voir un réal­isa­teur, en si peu de temps, être capa­ble de mûrir autant laisse place à toutes les exci­ta­tions : de grands pas en grands pas dans la bonne direc­tion, il se pour­rait que nous soyons en présence, avec Kei­ichi Hara, d’un futur grand nom du ciné­ma d’animation.

Notes

Notes
↑1 Du terme util­isé pour désign­er les bébés humains échangés con­tre un enfant fée à la nais­sance.