Dif­fi­cile de con­cili­er un pro­jet per­son­nel avec les exi­gences d’une pro­duc­tion telle que celle de Cœurs per­dus. Todd Robin­son prof­ite de sa fil­i­a­tion avec le détec­tive Elmer C. Robin­son (un Tra­vol­ta dés­in­volte) pour porter à l’écran la ren­con­tre de son grand-père avec le fameux cou­ple bar­bare qui sema la ter­reur dans l’Amérique des années 1940. Mais il arrive trop sou­vent qu’avec un sujet sul­fureux l’ef­fet choc s’amoin­drisse.

Ce n’est sûre­ment pas le film de Todd Robin­son qui lèvera les malen­ten­dus con­cer­nant la vio­lence et le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en: “l’amour peut être meur­tri­er” lit-on sur l’af­fiche… Cette flir­ta­tion de l’amour et de la mort est au cœur de ce qui intéresse le réal­isa­teur. Pul­sions vio­lentes, qua­si-nécrophilie, explo­ration des lim­ites du corps, les jeux aux­quels par­ticipent les pro­tag­o­nistes ne sont pas des plus répan­dus.

Les psy­chopathes Ray Fer­nan­dez et Martha Beck sont ici l’essence même du glam­our car ils sont inter­prétés par deux des plus beaux vis­ages du ciné­ma améri­cain con­tem­po­rain (Salma Hayek et Jared Leto), mais l’on sait qu’en réal­ité il n’en était rien. Dans la vie comme dans The Hon­ey­moon Killers, la pre­mière adap­ta­tion au ciné­ma des errances du cou­ple san­guinaire, Martha Beck était une femme obèse et pos­ses­sive que Ray Fer­nan­dez craig­nait comme on red­outerait une marâtre. La com­par­er avec Salma Hayek qui l’in­car­ne dans ce film ne prend pas plus d’une sec­onde. Celle-ci est aus­si effrayante que splen­dide, certes. Pour­tant cette beauté pose prob­lème en ce sens qu’elle annule l’ef­fet de visu­al­i­sa­tion pro­pre au film de 1969: le corps de Martha Beck fig­ure son mal-être, sa folie. Sans par­ler de la con­séquence cat­a­strophique qu’a ce choix sur le scé­nario, une femme qui tue aus­si par jalousie alors que ses vic­times sont pré­cisé­ment bien moins atti­rantes qu’elle…

À plus d’un titre, Cœurs per­dus n’est que le “tube témoin” du Dahlia noir: en apparence les deux films s’af­fron­tent sur le même ter­ri­toire néo-noir en voulant pein­dre au couteau le désen­chante­ment de flics embar­qués dans un univers glauque. La recon­sti­tu­tion d’époque fait d’ailleurs accroître cette sen­sa­tion, les acteurs chez De Pal­ma étant totale­ment fon­dus dans l’ar­ti­fice, tan­dis que chez Robin­son ceux-ci sem­blent déter­minés à vouloir s’ex­traire du film, étouf­fés par une pro­duc­tion dans laque­lle ils ne se recon­nais­sent finale­ment pas. De la ren­con­tre inévitable entre Martha Beck et Elmer Robin­son est occultée la part ténébreuse de ce dernier (le faux sui­cide de sa femme ouvrant le film est cen­sé avoir déclenché chez lui un désir jus­tici­er), réduit à faire de ses inter­ro­ga­tions la teneur ultime d’une forme décidé­ment obsédée par l’ex­pli­ca­tion psy­chologique. Une suite de séquences expédi­tives, de la décou­verte par Elmer Robin­son de la malle con­tenant le cadavre d’une petite fille à son aboutisse­ment logique (l’exé­cu­tion des deux amants), finit d’achev­er une mise en scène rou­tinière gon­flée d’une morale roco­co: le détec­tive Robin­son quitte sa pro­fes­sion, dégoûté par le spec­ta­cle du châ­ti­ment infligé au cou­ple.

La plus grande faib­lesse du film vient de l’in­ter­pré­ta­tion de Jared Leto qui n’est bon ni dans la car­i­ca­ture du gigo­lo ni dans les moments d’hys­térie car­ac­térisant sa rela­tion œdip­i­enne avec le per­son­nage de Salma Hayek. À croire que sa présence n’est ici que le fruit d’un investisse­ment astu­cieux. Fort heureuse­ment, la sor­tie de Cœurs per­dus s’ac­com­pa­gne d’une nou­velle qui en réjouira cer­taine­ment plus d’un: Jared Leto aurait décidé de met­tre fin à sa car­rière d’ac­teur pour se con­sacr­er exclu­sive­ment à la musique. Peut-être saura-t-il y éviter les fauss­es notes.