Les pre­mières images de Coby lais­sent d’abord crain­dre un doc­u­men­taire sur le mode du reportage télévisé comme on en a mal­heureuse­ment trop vu dans les salles obscures. Mais rapi­de­ment, les inquié­tudes s’ef­facent devant cet objet déli­cat, ténu et sen­si­ble qui se préserve de tout sen­sa­tion­nal­isme. Ici, il s’ag­it de racon­ter l’his­toire de Coby, jeune homme d’une ving­taine d’an­nées né dans un corps de femme et dont le choix de chang­er de sexe a affec­té ses proches. Pour saisir la somme des com­plex­es enjeux qui se téle­scopent autour de ce boule­verse­ment intime, le mon­tage s’ar­tic­ule autour de trois régimes d’im­ages : les vidéos que Coby a lui-même tournées et postées sur YouTube pour partager au fil des ans ses ques­tion­nements sur son iden­tité et ses désirs, les entre­tiens avec les deux par­ents et le frère qui con­fient leur chem­ine­ment effec­tué pour finale­ment accepter le choix de ce mem­bre de leur famille, et enfin les dis­cus­sions qu’en­gage Coby avec son entourage (sa petite amie, ses col­lègues de tra­vail) à pro­pos de sa nou­velle iden­tité. Refu­sant de s’en tenir à un por­trait chronologique — même si le film est con­di­tion­né par l’échéance d’une déci­sion impor­tante à pren­dre –, le film opère de nom­breux allers-retours entre images d’archives et images présentes, préser­vant le film d’une sim­pli­fi­ca­tion des enjeux.

L’équation n’est pas si simple

Sor­ti le mois dernier, Find­ing Phong de Tran Phuong Thao et Swann Dubus racon­tait le chem­ine­ment parsemé de ques­tion­nements exis­ten­tiels d’un jeune trans­sex­uel viet­namien dans un pays encore réti­cent à accepter sa dif­férence. En dépit de ces ater­moiements, la ligne du film était claire puisqu’il s’agis­sait avant tout du point de vue de Phong de répar­er une anom­alie : en devenant physique­ment la femme qu’il rêvait d’être, le per­son­nage esti­mait pou­voir rec­ti­fi­er défini­tive­ment le tir d’une nature mal faite, devenant à l’is­sue de l’opéra­tion un per­son­ne de sexe féminin qui serait logique­ment attirée par le sexe opposé. Coby mon­tre au con­traire que le par­cours est bien plus com­plexe qu’il n’y paraît, que la ques­tion du genre ne peut pas être réduite à cette dichotomie biologique homme/femme qu’une opéra­tion réglerait d’un coup de baguette mag­ique. En croisant la parole des uns et des autres (la mère se reprenant lorsqu’elle voudrait par­ler de sa fille, les col­lègues de tra­vail un peu per­dus lorsque Coby leur explique qu’il sent sent plus “femme” ou plus “homme” selon le sexe de ceux avec qui il tra­vaille, etc.), le film se refuse à tranch­er, arbi­tr­er, don­ner rai­son aux uns et met­tre en exer­gue le manque d’ou­ver­ture des autres. En seule­ment 1h17, le film de Chris­t­ian Son­dereg­ger parvient à se saisir de la sub­jec­tiv­ité de l’en­tourage immé­di­at de Coby, lais­sant enten­dre que son choix restera le com­bat de toute une vie.

Patience et écoute

Dis­crète, la caméra du réal­isa­teur ne donne jamais l’im­pres­sion de s’im­mis­cer dans l’in­tim­ité d’une famille, ni même de provo­quer des con­fi­dences impudiques pour s’as­sur­er que le film ait suff­isam­ment de matière. Ce qui fait même la beauté de Coby, c’est le risque que prend le film de ne rien pro­duire : en aucun cas, il ne s’ag­it de tenir un dis­cours, de faire de la vie du jeune homme l’é­ten­dard d’une cause poli­tique. Si l’empathie qu’in­spire ce com­bat est bien enten­du à l’o­rig­ine du pro­jet, aidé par la sym­pa­thie qua­si immé­di­ate qu’in­spirent les dif­férents inter­venants — bien loin au pas­sage des pré­conçus qu’on pour­rait avoir vis-à-vis de l’Amérique rurale –, le réal­isa­teur ne court jamais après la scène qui se voudrait sig­nifi­ante. Certes, lors des entre­tiens face caméra, la mère — sacré per­son­nage ! — et le père sem­blent vouloir jus­ti­fi­er leurs posi­tions, mais le mon­tage sait aus­si pren­dre le con­tre-pied des quelques cer­ti­tudes égrainées pour faire exis­ter le flot­te­ment et cer­taines con­tra­dic­tions. Ain­si, sans jamais pren­dre l’as­cen­dant sur son sujet, Coby parvient à mon­tr­er habile­ment que cha­cun, face à ce grand cham­boule­ment intime, cherche à pro­duire une idée théorique, à défendre une posi­tion qui le défini­rait aux yeux de tous. Mais finale­ment, per­son­ne n’est ici maître de rien, impuis­sant face à la somme de fac­teurs ren­trant en ligne de compte. En quelque sorte, le film nous donne une dis­crète leçon d’hu­mil­ité, lais­sant l’en­tourage du jeune trans­sex­uel exprimer une sincère bien­veil­lance à son égard sur laque­lle con­tin­uera de plan­er une somme de ques­tions dont il fau­dra accepter qu’elles ne seront jamais résolues. Et ce n’est déjà pas si mal.