City Island a tout d’une sym­pa­thique bour­gade por­tu­aire, alors qu’il s’ag­it d’un très atyp­ique quarti­er du Bronx, de quoi inter­peller ceux qui ne con­nais­sent de New York que ses clichés. Ce petit monde-là se divise en deux caté­gories : il y a les “suceurs de moules” (les gens de pas­sage, les touristes) et les “pêcheurs de palour­des” (ceux qui y ont leurs racines). Le film City Island serait-il le por­trait d’une com­mu­nauté ? Pas exacte­ment : c’est Andy Gar­cia, dans le rôle d’un père de famille résol­u­ment “pêcheur de palour­des”, qui fait par deux fois cette descrip­tion bien imagée de son milieu de vie, comme pour se ras­sur­er auprès de ses inter­locu­teurs — dont le pub­lic — d’ap­partenir à quelque chose. Il est vrai qu’en­tre une vie famil­iale sin­istrée dans ce cadre enchanteur, un boulot peu reluisant — gar­di­en de prison — dans une par­tie moins glam­our du Bronx et qui le remet inopiné­ment face à son passé, enfin une activ­ité à Man­hat­tan qu’il tient secrète en feignant le vice (il pré­tend jouer au pok­er alors qu’il prend des cours de comédie), le bon­homme est un peu éparpil­lé.

Le film l’est un peu moins — éparpil­lé — même si on se demande ce qui le meut vrai­ment. Passé la fausse piste “bien­v­enue à City Island”, se révèle une comédie dra­ma­tique famil­iale au ton assez sin­guli­er : un mélo­drame de “secrets de famille”, mais où les secrets de cha­cun, du moins la plu­part, seraient con­nus d’en­trée de jeu. Des cachot­ter­ies allant du plutôt embar­ras­sant à ce dont on se demande pourquoi on le cache (en pas­sant par le scabreux sor­ti d’on ne sait où : les goûts sex­uels du fils), des choses plutôt avouables dans l’ensem­ble, mais que per­son­ne n’a l’idée d’avouer, juste­ment : par honte pour cer­tains, par dépit pour d’autres, ou sim­ple­ment pour ne pas per­turber une sécurisante rou­tine, si délétère qu’elle soit dans cette famille où l’ai­greur règne et où per­son­ne, de toute manière, ne sait par­ler à l’autre de façon nor­male. On entrevoit où le film veut nous men­er : en jouant moins sur l’in­ter­ro­ga­tion et plus sur l’at­tente (“mais quand ces hand­i­capés rela­tion­nels vont-ils cracher le morceau ?”), ne pas faire espér­er des révéla­tions, mais que les abcès soient enfin crevés. Belle promesse d’un mélo plus sen­si­ble que manip­u­la­teur. Dom­mage que le cinéaste De Felit­ta parte d’une représen­ta­tion un peu arti­fi­cielle de la famille dys­fonc­tion­nelle, où la bru­tal­ité des rap­ports est sur­jouée (le fils, encore : ce per­son­nage ne “fonc­tionne” décidé­ment pas bien), comme si le ciné­ma améri­cain main­stream avait du mal à imag­in­er un tel con­cept (on se prend à repenser à Tom Cruise singeant le mau­vais père au début de La Guerre des mon­des). Dom­mage aus­si que, pour arriv­er à son émou­vante réso­lu­tion mélo­dra­ma­tique, il n’en­vis­age guère que de nouer et dénouer son sac de nœuds par des ficelles un peu gross­es. Ain­si, l’in­ter­ven­tion du hasard pour provo­quer la tombée des masques — puisque les per­son­nages sem­blent inca­pables de la sus­citer par eux-mêmes — se man­i­feste par des coïn­ci­dences improb­a­bles dont le réal­isa­teur sem­ble assez fier (un jet de paquet d’al­lumettes au ralen­ti), le piège des men­songes de cha­cun génère des quipro­qu­os balourds. L’usage de ressorts de comédie bien usagés men­a­cent le final de pass­er plus pour une con­clu­sion con­ven­tion­nelle et creuse que pour l’is­sue néces­saire, déchi­rante et salu­taire qu’il vise à être.

Ré-imaginer sa carrière

Ce qui inter­pelle le plus dans ce film qui cherche un peu son relief, c’est la par­ti­tion d’Andy Gar­cia, dont on devine qu’il a dû la soign­er un peu pour lui-même (il copro­duit aus­si le film). Son rôle : un gar­di­en de prison et chef de famille à la dérive, donc, mais aus­si aspi­rant comé­di­en fan de Bran­do, à qui s’of­fre à un moment l’oc­ca­sion de décrocher un rôle dans un film de Scors­ese avec De Niro. Intri­g­ant de voir cet acteur à la fil­mo­gra­phie aujour­d’hui plutôt con­séquente, désor­mais pro­duc­teur des films où il joue (au point de pou­voir, comme ici, don­ner la réplique à sa pro­pre fille Dominik), revis­iter son méti­er sous l’an­gle du débu­tant plein de rêves, mais pour en offrir une vision assez fan­tas­mée, avec de curieuses pistes de type “et si” lancées vers son pro­pre par­cours. Voir l’an­cien sec­ond rôle du Par­rain III lorgn­er vers l’au­ra du pre­mier “Don”, l’ac­teur chevron­né appren­dre des con­seils de comédie plutôt super­fi­ciels, le col­lec­tion­neur de rôles de truand et/ou d’I­ta­lo-Améri­cain se livr­er à des vocif­éra­tions de mafieux scorsésien devant une caméra de test (Gar­cia, rap­pelons-le, n’a jamais tra­vail­lé à ce jour avec “Mar­ty”), sug­gère irré­sistible­ment que la star trou­ve là l’oc­ca­sion de ré-imag­in­er son art sous l’an­gle d’une facil­ité un peu illu­soire, et sa car­rière avec des choix de rôles qui l’au­raient ren­due encore plus pres­tigieuse qu’elle ne l’est déjà. Au point qu’on se demande si ce petit jeu du “et si” ne serait pas la moti­va­tion prin­ci­pale de ce City Island, autrement men­acé d’être un peu anodin.