Dans un beau plan de Cig­a­re au miel, Sel­ma, allongée au milieu d’é­tu­di­ants endormis après une soirée d’intégration, regarde en l’air. Alors que la caméra s’éloigne d’elle par un lent trav­el­ling arrière, il est dif­fi­cile de ne pas con­sid­ér­er ce mou­ve­ment d’élévation comme la métaphore de l’universalité de son his­toire ; Sel­ma est en effet érigée en une sorte d’allégorie des souf­frances féminines, avec une exhaus­tiv­ité des thèmes abor­dés qui rend l’ensemble quelque peu con­fus.

Étranger à soi-même, étranger pour les autres

Sel­ma, jeune femme fran­co-algéri­enne, entre après le lycée dans une école de com­merce. Elle, qu’on devine assez peu éman­cipée, éduquée par des par­ents autori­taires et peu per­mis­sifs, y décou­vre la vie étu­di­ante et ses mœurs. Le pas­sage à l’âge adulte équiv­aut pour Sel­ma à une forme d’émancipation, en même temps qu’une péri­ode créa­trice de liens soci­aux. Tout l’intérêt du film réside dans cette con­struc­tion bicéphale : exis­ter pour soi-même, c’est aus­si (et surtout ?) exis­ter pour les autres, ou plutôt par rap­port aux autres. Dans les pre­mières scènes, la décou­verte de soi sem­ble rapi­de­ment gliss­er vers des oblig­a­tions sociales : ain­si de la « déflo­ration » qu’elle s’inflige avec un con­com­bre, ou de la ter­ri­fi­ante scène de bizu­tage où elle est for­cée, à qua­tre pattes, de déclamer un texte grav­eleux. En dis­posant ces scènes de con­fronta­tion sociale en miroir avec des moments d’intimité, la réal­isatrice livre l’idée la plus con­va­in­cante du film : com­bi­en les envies et désirs per­son­nels d’une jeune adulte peu­vent être vite éclip­sés par ceux que le faire-société lui impose.

Kamir Aïnouz filme ces scènes d’intimité avec une ten­dresse et une pudeur qui s’opposent à la vio­lence de l’initiation à la sex­u­al­ité de Sel­ma. Cette sen­su­al­ité est d’abord inhérente à la prox­im­ité que la mise en scène entre­tient avec le per­son­nage. La caméra épouse les mou­ve­ments des per­son­nages qui inter­agis­sent avec ou autour d’elle, refu­sant la mul­ti­pli­ca­tion de plans au prof­it de mou­ve­ments plus amples : tan­tôt une main qui caresse son bras, tan­tôt son corps qui se baisse vers un autre… Si son corps est tou­jours le point de départ de ces mou­ve­ments, sa nudité n’est jamais exposée, alors même qu’elle joue un rôle cen­tral dans cer­taines scènes. Une reven­di­ca­tion sur la représen­ta­tion du corps féminin pointe dans cette manière de le laiss­er par­tielle­ment hors-champ, et de préfér­er des mou­ve­ments ou des regards à une expo­si­tion plus crue à la nudité — salu­ons à cet égard la per­for­mance de l’actrice Zoé Adjani, qui tient ce rôle déli­cat avec une inten­sité peu com­mune.

Un certain regard

Un autre trait dis­tinc­tif de la nar­ra­tion visuelle de Kamir Aïnouz tient à la col­lec­tion de regards mas­culins adressés à l’héroïne. Si ces plans récur­rents insis­tent, bien sûr, sur le regard mas­culin auquel une femme est con­tin­uelle­ment exposée, il font aus­si exis­ter d’une manière par­ti­c­ulière ces per­son­nages. Cet assem­blage de regards dit com­bi­en la sig­ni­fi­ca­tion de ces regards est mul­ti­ple : si cer­tains sont vrai­ment menaçants, d’autres sont aus­si tout à fait ras­sur­ants (le bel échange silen­cieux avec le mil­i­taire en Kabylie, par exem­ple, moment sin­guli­er dans une scène tein­tée de men­ace, s’apparente plutôt à une forme d’humanité retrou­vée).

En dépit de cette nuance, le film n’échappe pas com­plète­ment à un cer­tain manichéisme, en assig­nant plusieurs per­son­nages mas­culins à des com­porte­ments types ; tout le monde en prend ain­si pour son grade, y com­pris le père aimé, dont la dimen­sion tutélaire et patri­ar­cale est con­testée à plusieurs repris­es. C’est peut-être ce vers quoi tend tout le réc­it ; à force de reven­di­ca­tions appuyées – notam­ment sur l’égalité de sex­es, mais aus­si sur l’héritage cul­turel, patri­o­tique, l’orientation sex­uelle… – le film finit par oppos­er son per­son­nage cen­tral au reste du monde. Dif­fi­cile d’embrasser autant de caus­es le temps d’un film, aus­si impor­tantes soient-elles, sans en faire par moments un con­cen­tré de con­tes­ta­tions quelque peu indi­geste. Reste que ce por­trait d’une jeunesse en quête d’identité n’en ménage pas moins une cer­taine sin­gu­lar­ité, qui mérite que l’on s’y intéresse.