Jeune réal­isa­teur de clips et de doc­u­men­taires, Chris­t­ian suit avec un ami le ter­ri­ble can­cer qui le frappe. Alter­nance de scènes d’adolescence fes­tive, beu­ver­ies joyeuses et voy­ages, avec le dur quo­ti­di­en soli­taire face à la mal­adie. Entre le fun d’avant et la dureté du présent, Chrigu échoue à polaris­er vie et mort, jusqu’à ce que le spec­ta­teur devi­enne immu­nisé con­tre les effets omniprésents qui alour­dis­sent le film.

Chris­t­ian Ziör­jen, jeune Suisse de vingt ans, court le monde avec ses potes, fait la fête, assiste aux con­certs de Mundartis­ten, le groupe de ses amis rappeurs dont il réalise les clips. Et cette vie active et joyeuse, des soirées ado­les­centes aux voy­ages ini­ti­a­tiques, a été archivée. Chris­t­ian, comme son meilleur ami Jan Gassmann, réalise des films. En entrant dans sa vie, cha­cun – qui a bien com­pris ce que va racon­ter le film – pour­ra con­stater l’incroyable phénomène qui accom­pa­gne sa généra­tion : après l’image partout, voir ces jeunes vivre et grandir, c’est d’abord con­stater que les caméras sont partout. Cela a déjà été dit, les films pour­raient bien­tôt sup­planter le pub­lic. Dans Chrigu, une grande par­tie des images, les fêtes, les voy­ages, d’autres moments, n’ont pas été tournées pour un pro­jet par­ti­c­uli­er. C’est vrai, cette bande d’amis comp­tait deux réal­isa­teurs. Mais qu’importe, les cam­era­men, du dimanche ou non, HD ou télé­phone au poing, sont de plus en plus nom­breux à enreg­istr­er rigo­lades, bal­lades et dégueu­lades. Que cha­cun, en lisant ces lignes, fasse le compte. Met­tre bout à bout toutes les images tra­ver­sées : celles des amis, des par­ents, voire des amants, de plus en plus de soi-même (imag­inez un archivage des chats vidéos), des caméras de sur­veil­lance… Ne serait-ce pas con­stituer un long tapis numérique qui porterait les mues intactes du passé ? Il paraît prob­a­ble que ce tapis soit facile­ment réal­is­able pour chaque homme des généra­tions à venir. Mais alors à qui pour­ra s’adresser cette trace audio­vi­suelle ?

Sans aller jusque-là, Chris­t­ian est un exem­ple de ces enfants de la caméra. Chrigu est donc à son image, plein d’action, de plans courts et dansants, mon­tage dynamique et effets à la tru­elle. Sa vie est un clip, Chrigu saute d’une fête à l’autre, danse avec sa caméra et au pas­sage s’enregistre force­ment un peu grandir. Oui mais Chrigu va mourir, il est atteint au début de ses 24 ans par un can­cer incur­able. Avec son ami Jan, ils déci­dent de faire un film, un témoignage, égale­ment en creux un accom­pa­g­ne­ment.

C’est avec le plus grand respect qu’on le regarde, entubé, chauve, par­fois gon­flé, témoign­er seul face à sa caméra. On sent bien que c’est impor­tant, que peut-être pour nous aus­si ce sera impor­tant de l’assister, de s’imaginer en miroir. Réfléchir à la mort ne s’évite pas, c’est peut-être pour ça qu’on est venu. C’est une claque de voir la course joyeuse de Chrigu en soirée, en voy­age, puis tout à coup dans cette cham­bre d’hôpital, avec le couine­ment de la caméra et l’absence de lumière. Chris­t­ian est en cage, c’est dur. Sauf qu’à insis­ter un peu trop sur le procédé : oppo­si­tion vie joyeuse/hôpital, le proces­sus devient très vis­i­ble, pèse et fatigue.

Il y a un sec­ond poids, ter­ri­ble, qu’on n’évoque pas sans gêne et qu’il faut pour­tant dire : ce qu’il racon­te lorsqu’il est seul face à sa caméra ne témoigne pas d’autre chose que d’une manière de se rac­crocher. Chrigu par­le, et ce qu’il dit, ses réflex­ions sur sa mal­adie, sur ce mal­heur qui le brûle, n’apportent pas beau­coup au film. Tout passe dans la forme, dans l’image, à la lim­ite dans l’idée même de trans­mis­sion, mais pas dans ces paroles face au miroir de l’objectif. Chrigu, malade, n’en devient pas pour autant un sage. Il est pos­si­ble que plus tard il en ait eu con­science, lorsqu’il s’énerve con­tre sa mère et lâche quelque chose comme « ce n’est pas parce que je vais mourir que je deviens un saint ». Entre ces deux moments, c’est tout le film au présent et sa longue dégringo­lade vers la mort, de plus en plus loin de la caméra, de plus en plus loin du témoignage direct pour entr­er dans le témoignage par réac­tions. Les beaux moments sont ceux de Chrigu face aux autres, les dif­fi­cultés de com­mu­ni­quer, non pas physiques mais morales, de sup­port­er les proches, sa mère, son ami Jan pour­tant vail­lant et respectueux. Quand l’état de san­té se dégrade, il y a davan­tage dans les mou­ve­ments qui entourent vis­ages « sains » et vis­age « malade », plus dans le souf­fle court des quelques mots de récon­fort, que dans les témoignages de Chrigu qui ponctuent la pre­mière par­tie du film.

L’évolution suit de fait celle de son auteur-sujet, puis vient le regard de son sec­ond auteur, lorsque Chrigu som­bre puis décède. Ce film n’est pas vide, loin de là, mais tout ce qu’il ren­voie est mal­gré lui, un hors-champ qui ne sem­ble pas volon­taire : ce que fait le ciné­ma de la vie et de la mort, ce qu’il trans­met et qu’il insuf­fle, l’art comme thérapie… En oppo­si­tion, les con­stants appels à l’émotion provo­quent le blocage. Effets gra­tu­its (la tra­ver­sée du tun­nel noir au fond lumineux avec une voix off retran­scrite en gros car­ac­tères sur l’écran), ralen­tis, change­ments de couleurs et images qui se figent sur les amis, soudain trans­for­més en per­son­nages… L’émotion est trop sol­lic­itée, et si la scène finale de la céré­monie au bord de la riv­ière est effec­tive­ment forte, elle devient très gênante, impudique lorsque les plans se mul­ti­plient sur la tristesse des amis, les gros plans sur les poignées de cen­dres jetées à l’eau et une musique tire-larme. L’émotion ne se cha­touille pas, elle tire sa puis­sance de la dis­cré­tion.