Dans la droite ligne de sa mythique émis­sion radio­phonique Là-bas si j’y suis, Daniel Mer­met est par­ti sur les routes de l’Amérique. Motif du voy­age : suiv­re les traces du penseur Noam Chom­sky, et, dans la foulée, quelques uns de ses dis­ci­ples. Mis en scène ici : manip­u­la­tion de l’homme par l’homme, ques­tion de la déter­mi­na­tion, de la démoc­ra­tie et du cap­i­tal­isme, de la lib­erté indi­vidu­elle, fab­rique du con­sen­te­ment et, surtout, capac­ité de l’homme à résis­ter, encore, par la pen­sée.

Chom­sky et cie s’ouvre sur l’ascension du pic du Canigou, au som­met duquel un étrange per­son­nage se plante, face caméra, et envoie un bras d’honneur à la face du monde : le ton est don­né ! Daniel Mer­met, Pierre Car­les (pour les images de l’ascension), Siné (pour l’affiche), Charb (pour les dessins et ani­ma­tions) autour d’un même film… tiens, tiens ? La sim­ple évo­ca­tion de ces noms donne des indi­ca­tions, là encore, sur le ton du doc­u­men­taire. Une bande de résis­tants à la pen­sée unique, au poli­tique­ment cor­rect ? L’anarchisme fin 19ème siè­cle, l’ultragauche, Char­lie Heb­do des débuts, les alter­mon­di­al­istes, tous ces courants de pen­sée, et d’autres encore, sont réu­nis dans Chom­sky et cie… avec Noam Chom­sky comme fil rouge. Le « reportage radio­phonique entière­ment filmé à la main » de Mer­met et Azam est dédié aux « Mal­gré tout ». « Reportage radio­phonique filmé », car il est issu des entre­tiens de Daniel Mer­met avec Chom­sky pour son émis­sion sur France Inter, Là-bas si j’y suis. « Dédié aux Mal­gré tout », car mal­gré le prêt à penser, mal­gré les pro­pa­gan­des, mal­gré la manip­u­la­tion de l’opinion publique, les per­son­nages qu’on suit dans le film gar­dent en ligne de mire un seul axiome : appren­dre à penser par soi-même.

Choms… qui ? avez-vous dit ? Noam Chom­sky, « le plus grand intel­lectuel vivant » comme le présen­tent de nom­breux médias, le plus cité en tout cas. Lin­guiste fameux et fin ana­lyste poli­tique, à 80 ans, il con­tin­ue d’intervenir partout dans le monde. Inclass­able bien qu’il se définisse comme « anar­cho-social­iste », mais impos­si­ble à faire ren­tr­er dans des caté­gories français­es. Sa pen­sée se nour­rit de plusieurs racines : des Lumières, des anar­chistes peu con­nus, des marx­istes anti-lénin­istes, de Bertrand Rus­sel et du sous com­man­dant Mar­cos… Avec Chom­sky et com­pag­nie, Mer­met et son com­plice Azam ont voca­tion à pro­pos­er un « film-out­il d’autodéfense intel­lectuelle » en référence au titre de l’un des ouvrages de Nor­mand Bail­largeon. L’expression est de Chom­sky, qui pense que si l’on avait un vrai sys­tème d’éducation, il com­prendrait des cours d’autodéfense intel­lectuelle. Bail­largeon, pro­fesseur en sci­ences de l’éducation à l’université du Québec à Mon­tréal, essay­iste, mil­i­tant lib­er­taire et col­lab­o­ra­teur de revues alter­na­tives (dont la récente Siné Heb­do, à la genèse que l’on con­naît), s’est donc amusé à définir le con­tenu d’un tel cours.

En neufs chapitres, le doc­u­men­taire pro­pose ain­si une réflex­ion sur la fab­rique de l’opinion publique et du con­sen­te­ment, en démon­tant ses mécan­ismes. Dans l’un des chapitres, « Cambodge/Timor, 2 tragédies, 2 poids, 2 mesures », les réal­isa­teurs démon­trent com­ment deux événe­ments qu’on pour­rait rap­procher don­nent lieu à des traite­ments médi­a­tiques totale­ment dif­férents : d’un côté, un pays com­mu­niste et les mas­sacres que l’on con­naît. De l’autre, les mas­sacres, beau­coup moins mis en avant ceux-là, d’un quart de la pop­u­la­tion entre 1975 et 1980 dans l’Indonésie de Suhar­to, soutenue par l’Australie, les États-Unis et le Cana­da intéressés par ses gise­ments pétroliers… Bail­largeon, comme Chom­sky, et comme Jean Bric­mont, troisième per­son­nage du film, pro­fesseur de physique théorique à l’Université Catholique de Lou­vain, surtout célèbre pour avoir co-écrit l’ouvrage polémique Impos­tures intel­lectuelles, ne font rien d’autre que répéter une chose : à quel point l’utilisation des mots par le pou­voir (poli­tique, judi­ci­aire, médi­a­tique) procède sou­vent du lavage de cerveau. Il n’est que de voir le vocab­u­laire util­isé par les médias pour décrire la guerre en Irak : « tir ami », « bombes intel­li­gentes », « frappes chirur­gi­cales »…

Si Chom­sky con­tin­ue de pas­sion­ner jeunes et moins jeunes, d’être décou­vert et redé­cou­vert, et qu’il pos­sède tou­jours une si riche activ­ité intel­lectuelle, il est plus que salu­taire de lui avoir con­sacré un film, qui remet sur le tapis l’actualité de sa pen­sée. « Un penseur, dit Jean Bric­mont, qui pro­pose de dépass­er le cap­i­tal­isme. Qui est por­teur d’espoir et d’une vision qui démys­ti­fie le pou­voir. Qui se sert des luttes du passé pour œuvr­er pour la lib­erté. » Pas une lib­erté con­di­tion­née… Dans ce voy­age intel­lectuel en ter­res améri­caines, on apprend un peu davan­tage à chaque fois. Issu d’une émis­sion radio­phonique, le doc­u­men­taire revêt par con­séquent une forme avant tout audio : l’important, ici, est davan­tage ce qu’on y entend que ce qu’on y voit. Pour autant, le pas­sage à l’écran n’est pas inin­téres­sant, notam­ment pour les images d’archives (de man­i­fes­ta­tions paci­fistes, de bom­barde­ments…) et les ani­ma­tions jouant autour du gav­age de crâne de Colas Mer­met, Patrick Saigne, et Jean-Charles André.

Peut-être Chom­sky et cie ne réson­nera pas tout à fait de la même manière à présent que l’Amérique a changé de prési­dent ; certes, elle n’a pas encore changé de vis­age, ni, surtout, car c’est en grande par­tie l’objet du film, de poli­tique étrangère. Certes, Oba­ma n’est pas un « anar­cho-social­iste ». Mais si l’on rem­place les images de George Bush présentes dans le film par celles d’Obama, peut-être est-il per­mis d’espérer que l’espoir et le pro­grès sont à l’horizon. « Le pro­grès dans les affaires humaines est un peu comme l’alpinisme, dit Chom­sky. Vous voyez un som­met, vous peinez à y mon­ter et soudain vous décou­vrez que plus loin se trou­vent d’autres pics que vous n’aviez peut-être pas imag­inés. » D’où les images de l’ascension du pic du Canigou en ouver­ture, dont découle une vraie réflex­ion filmée, un cours qui donne envie de pren­dre des cours d’autodéfense… intel­lectuelle.