Déjà dans « La Mar­tinique aux Mar­tini­quais » – L’Affaire de l’OJAM, sor­ti en 2012, la doc­u­men­tariste Camille Mauduech était par­v­enue à restituer la com­plex­ité des enjeux posés par les mou­ve­ments indépen­dan­tistes mar­tini­quais. Avec Chal­vet, la con­quête de la dig­nité, elle pour­suit son tra­vail de décon­struc­tion de la mémoire col­lec­tive pour met­tre sub­tile­ment en exer­gue les échecs d’une assim­i­la­tion idéal­isée qui n’a jamais cessé de tourn­er le dos au réel prob­lème iden­ti­taire des Antilles français­es. Elle se penche cette fois-ci sur l’un des moments douloureux de l’his­toire sociale de l’île : les grèves de 1974, au cours desquelles les ouvri­ers agri­coles tra­vail­lant dans les plan­ta­tions de bananes ont revendiqué tant bien que mal un salaire min­i­mum équiv­a­lent à celui pra­tiqué en métro­pole. Et la réal­isatrice de rap­pel­er que, loin des clichés édéniques que l’on pour­rait se faire de la Mar­tinique, le coût de la vie y a tou­jours été très élevé, ren­dant les pop­u­la­tions locales par­ti­c­ulière­ment vul­nérables aux fluc­tu­a­tions du marché, comme lors du choc pétroli­er de 1972.

La règle et le territoire

Par le truche­ment d’im­ages d’archives qui rap­pel­lent les con­di­tions de tra­vail passées, le doc­u­men­taire parvient à faire de la Mar­tinique une terre mar­quée par les iné­gal­ités, met­tant en échec un présent qui n’est jamais par­venu à neu­tralis­er le poids d’in­jus­tices trou­vant leurs racines dans le colo­nial­isme et l’esclavagisme. C’est là toute la dichotomie de cette île qui sem­ble ne pas en avoir fini de cette cohab­i­ta­tion heurtée face à un mod­èle mét­ro­pol­i­tain ven­du sans nuance. En nous rep­longeant en pleine année 1974, la réal­isatrice parvient à ren­dre compte de cette force vive qui ani­mait les mou­ve­ments poli­tiques d’alors, influ­encés notam­ment par le trot­skysme. Si, pour les non-Mar­tini­quais, le rap­pel des faits (notam­ment au tra­vers des témoignages) manque par­fois d’ex­pli­ca­tions au risque de per­dre le spec­ta­teur en cours de route (des lieux qui ne sont pas tou­jours iden­ti­fiés comme tels, des mots de vocab­u­laire pro­pres à la cul­ture de la banane), il est dif­fi­cile de rester insen­si­ble à l’am­bi­tion de la réal­isatrice de restituer avec le plus de pré­ci­sion pos­si­ble le con­texte d’alors.

Mémoires collectives

Logique­ment, Chal­vet, la con­quête de la dig­nité donne longue­ment la parole aux acteurs de l’époque : ouvrières, exploitants, mil­i­tants, cha­cun s’en­gage dans une lec­ture rétro­spec­tive des enjeux sociopoli­tiques du début des années 1970. Mal­gré les quar­ante années qui nous sépar­ent des événe­ments, les sou­venirs sem­blent par­ti­c­ulière­ment vivaces pour cha­cun d’en­tre eux : c’est dire aus­si qu’il en va d’une mémoire col­lec­tive, d’un mou­ve­ment qui n’avait rien d’u­topiste dans la mesure où il devait cor­riger des aber­ra­tions d’un autre âge per­me­t­tant aux ouvri­ers mar­tini­quais d’ac­céder à une con­sid­éra­tion que la loi répub­li­caine aurait dû leur accorder depuis longtemps. En met­tant l’hu­main au cœur de son dis­posi­tif, Camille Mauduech évite les pièges de l’ex­posé aride tout en ne dis­pen­sant pas son pro­pos d’une rigueur his­torique. Les inter­venants (ils sont nom­breux et il ne faut pas per­dre le fil) sem­blent se répon­dre les uns aux autres et con­stituent tous ensem­ble un panora­ma par­ti­c­ulière­ment émou­vant de cet engage­ment qui s’est par­fois fait au prix de la vie de quelques mil­i­tants.