L’hôpital psy­chi­a­trique est un lieu sou­vent con­sid­éré comme isolé du reste de la société, une sorte d’enclave dans laque­lle les patients sont ren­dus invis­i­bles au reste du monde, comme effacés. C’est pourquoi il n’est pas éton­nant que bien des doc­u­men­taristes aient entre­pris d’y pos­er leur regard.[1] Mais en déclarant cela, l’on serait ten­té de con­sid­ér­er que l’institution seule est en elle-même le prin­ci­pal objet d’observation. Or il existe tou­jours une autre ques­tion, autrement épineuse : celle de savoir com­ment filmer ce que l’on désigne comme « la folie ». Dans son ouvrage La Mise en scène de la vie quo­ti­di­enne, le soci­o­logue Erwin Goff­man expo­sait que la folie ne pou­vait s’envisager que rel­a­tive­ment à la société qui en définit les ter­mes.[2] En effet le statut de « fou » ne peut résul­ter que d’un mou­ve­ment dou­ble : le juge­ment d’un com­porte­ment comme anor­mal par l’entourage de l’individu, et l’impossibilité de cet indi­vidu à le chang­er. Filmer la folie pour­rait donc bien revenir, comme le titre du nou­veau film de Joris Lachaise l’évoque si bien, à se deman­der ce qu’il en reste, une fois que l’on a cerné ses rap­ports avec les fluc­tu­a­tions de « nor­mal­ités » très vari­able d’une cul­ture à l’autre.

Ce qu’il reste de la folie (Grand Prix de la com­péti­tion française et Prix Renaud Vic­tor du FID­Mar­seille en 2014) se déroule en grande par­tie dans l’hôpital psy­chi­a­trique de Thiaroye, proche de Dakar. Joris Lachaise y côtoie patients, per­son­nel et médecins, s’intéressant aux ten­sions qui se nouent entre l’approche psy­chi­a­trique, dite mod­erne, et les pra­tiques thérapeu­tiques autres, rel­e­vant par exem­ple des tra­di­tions religieuses. Ce car­refour que con­stitue l’hôpital se révèle en effet un ter­rain d’observation priv­ilégié de la porosité des cul­tures et de leurs approches de la folie. Le médecin, par exem­ple, se voit bien obligé d’accepter que le milieu cul­turel du patient puisse être invo­qué pour la guéri­son au même titre que la psy­chothérapie occi­den­tale, lui qui oppo­sait pour­tant aupar­a­vant que cette dernière pou­vait être une solu­tion com­mune à tous les patients du monde. D’une ten­ta­tive de diag­nos­tic à un exor­cisme, du regard silen­cieux d’un patient à une analyse poli­tique des caus­es de la folie mod­erne, Joris Lachaise filme ain­si ce qui pour­rait bien être vu comme l’un des ves­tiges les plus évi­dents de la coloni­sa­tion.

Ce qu’il reste de Frantz Fanon

Le pre­mier qui fit de la psy­chi­a­trie un ter­rain d’observation poli­tique des trau­ma­tismes de la coloni­sa­tion fut Frantz Fanon, dont Joris Lachaise recon­naît l’influence par ses lec­tures. Le para­doxe qu’il évo­quait pou­vait se résumer ain­si : après avoir trau­ma­tisé des pop­u­la­tions entières, les Européens auraient imposé leurs pro­pres solu­tions pour les « guérir », aggra­vant encore les dits trau­ma­tismes. Le mul­ti­cul­tur­al­isme que récla­mait Fanon aurait demandé, à l’inverse, un proces­sus d’ajustement per­ma­nent, con­tre­dis­ant l’idée d’une solu­tion occi­den­tale ratio­nal­isée et stan­dard­is­ée, dans la psy­chi­a­trie comme ailleurs. D’une cer­taine manière, Lachaise sem­ble appli­quer cette méth­ode à son film. Se détachant d’un ciné­ma d’observation ethno­graphique bien cod­i­fié et hérité des sci­ences sociales, il n’hésite pas à user d’une grande expres­siv­ité quand cela lui appa­raît néces­saire. Les murs de l’hôpital par exem­ple, quand ils sont sur­ex­posés, peu­vent ain­si se trans­former en une pure lumière écla­tante de laque­lle les corps se détachent. En plus de l’isolement du monde des patients, appa­raît ain­si l’idée que le monde est lui-même exclu de cet espace. Le réal­isa­teur s’emploie d’ailleurs quand il le peut à réin­té­gr­er ce monde, par ses aller-retours entre l’intérieur et l’extérieur. Il n’hésite pas égale­ment à user de très gros plans et de con­tre plongées quand il s’agit de met­tre en valeur les gestes, les sons des voix, les pos­tures, et ain­si faire appa­raître la dimen­sion sym­bol­ique qui les entoure. Soumis à un tel traite­ment esthé­tique, des ques­tions se posent alors. Égorg­er une chèvre et se rin­cer de son sang, est-ce un acte de folie ? C’est en tous cas cer­taine­ment ce que bien des colons ont dû penser en assis­tant à de telles céré­monies pour la pre­mière fois. Et qu’en est-il par ailleurs du proces­sus d’exorcisme chré­tien ? Que faut-il penser de l’institution même de l’hôpital psy­chi­a­trique, où cer­tains patients sont drogués du matin au soir ?

Pour autant Joris Lachaise ne tombe pas non plus dans le piège de la rel­a­tivi­sa­tion sys­té­ma­tique. En témoigne une scène sidérante, dans laque­lle un patient décrit pré­cisé­ment et avec une lucid­ité sans faille le proces­sus qui l’a con­duit au meurtre de sa mère, évo­quant tour à tour le déter­min­isme à l’œuvre et l’inefficacité de la psy­chi­a­trie mod­erne à empêch­er le drame. À enten­dre ce raison­nement, cet homme là ne sem­ble pas fou. Mais il avoue par ailleurs ne ressen­tir aucune cul­pa­bil­ité, reje­tant tout sur son entourage social. Or ne pas se sen­tir respon­s­able du meurtre de sa pro­pre mère tout en recon­nais­sant la gra­tu­ité de son geste, ne serait-ce pas là le plus grand signe de démence ? La folie pour­rait alors égale­ment se révéler être une ques­tion de morale… Elle est en tous cas basée sur une divi­sion, une rup­ture entre l’individu et la déf­i­ni­tion du monde qui l’entoure, comme le rap­pelle un autre patient dans un mono­logue édi­fi­ant – cette même rup­ture que Ce qu’il reste de la folie cherche à enjam­ber. Ten­ter de réelle­ment con­sid­ér­er le rap­port au monde d’un « fou » sans se lim­iter à une obser­va­tion sci­en­tifique, sans le point­er du doigt, ni se com­plaire dans l’amusement de l’exercice, est en soi un pro­jet extrême­ment ambitieux. Et c’est parce qu’il y parvient que Joris Lachaise signe un film remar­quable.

Notes

Notes
↑1 Citons par­mi tant d’autres Fred­er­ick Wise­man et son Titi­cut Fol­lies, Ray­mond Depar­don dans San Clemente, et plus récem­ment Wang Bing avec À la folie.
↑2 « Les symp­tômes men­taux sont des actes accom­plis par un indi­vidu qui proclame ouverte­ment devant les autres qu’il lui faut une idée de lui-même que son organ­i­sa­tion sociale ne peut ni lui per­me­t­tre ni influ­encer beau­coup. »