Car­touch­es gaulois­es, c’est le dernier été algérien sous coloni­sa­tion française. L’été 1962, durant lequel les uns subis­sent la défaite, l’ex­il, les autres la fête, l’indépen­dance. Autour du jeune Ali, Meh­di Charef dresse une galerie de por­traits (du sol­dat français au har­ki en pas­sant par le fel­lagha, le chef de gare, la pros­ti­tuée), mal­heureuse­ment sou­vent bien trop clichés et manichéens. L’im­age est belle, l’his­toire est émou­vante, mais la mise en scène reste molle et le film manque de rythme.

Ali, c’est Meh­di. Car­touch­es gaulois­es, c’est son his­toire. La sienne et celle de son copain français, à la vie à la mort, dont il fut séparé à l’indépen­dance, et qu’il n’a jamais revu. L’his­toire d’Ali et de Nico, l’Al­gérien et le Français, séparé par les événe­ments, liés par une ami­tié sans faille, autour de leur petite bande regroupant des Juifs, des Ital­iens, des Français, des Arabes. Une his­toire de douleur et d’ex­il que l’au­teur du Thé au harem d’Archimède (1985) porte en lui depuis des années. Peut-être trop per­son­nelle pour qu’il parvi­enne à nous la livr­er dans toute sa com­plex­ité. Car son film souf­fre d’un cer­tain manichéisme de mau­vais aloi : du lieu­tenant français dépeint comme une brute atroce, éruc­tant, vio­lent, au bal musette des par­ti­sans de l’OAS dédi­ant les chan­sons à « l’Al­gérie française », en pas­sant par les scènes de fouilles après un atten­tat, rien ne ressort véri­ta­ble­ment, rien ne fait la dif­férence. Le film souf­fre aus­si d’une cer­taine ten­dance à tout mélanger, à présen­ter un véri­ta­ble « melt­ing pot » de harkis, de méchants français, de fel­laghas, comme si Meh­di Charef ne voulait rien oubli­er des acteurs de l’époque, sans par­venir à don­ner de l’é­pais­seur à quelques fig­ures par­ti­c­ulières. Il a pour­tant essayé, par exem­ple avec le per­son­nage du chef de gare, Barn­abé, muté à Sar­celles sur Seine, où, dit-il, il ne risque pas de recrois­er des Juifs et des Arabes. Mais dans son cos­tume et sous sa belle cas­quette des chemins de fer, son air bon­homme et la sym­pa­thie pro­fonde qu’il a pour Ali, Barn­abé est trop « poli » (du verbe « polir ») pour être un vrai per­son­nage.

À côté de ses per­son­nages de papiers, la mise en scène de Meh­di Charef ne parvient pas à se dépêtr­er de cer­tains clichés, de facil­ités : la mère d’Ali, courant, en pleurs, der­rière le camion de sol­dats français qui emmène son frère, la caméra la lais­sant s’éloign­er dans la pous­sière, la sirène du train dans lequel part le copain Gino, et qui répond à l’ap­pel d’Ali, ou encore la cabane con­stru­ite par les enfants comme métaphore du pays (« Cette cabane est aus­si à moi, je l’ai con­stru­ite aus­si ! » dit Nico). Pour­tant, l’im­age est belle, les lumières élégam­ment tra­vail­lées par l’é­cla­tante blancheur du jour éclaboussé de soleil ou celles d’in­térieurs (douceur d’Aïcha con­tant une his­toire à son fils Ali à la lueur de la bougie, scènes au bor­del où la belle Zina fascine Ali…). Rien à redire sur la belle fac­ture du film : le prob­lème réside dans le fait qu’elle ne sert rien de tan­gent, comme si elle tour­nait à vide. Elle verse par­fois même dans le « sépia-nos­tal­gie-Amélie Poulain », notam­ment dans les scènes près de la riv­ière, près de la fameuse cabane. Toutes ces images un peu faciles, toutes faites, sem­blent sor­ties du cha­peau du réal­isa­teur comme autant d’il­lus­tra­tions inter­change­ables : pas de véri­ta­bles pen­sée de l’im­age, du cadre, puisque Meh­di Charef reste trop col­lé à son sou­venir. Du coup, le film ne décolle jamais véri­ta­ble­ment, il en reste au stade de suc­ces­sion de saynètes, en champ/contrechamp où l’on décou­vre une scène, puis le regard d’Ali fixé sur cette même scène. Meh­di Charef reste spec­ta­teur de son film, de ses sou­venirs.

Reste les enfants, et surtout Ali Hama­da, le jeune héros, qui sont sans doute le meilleur de Car­touch­es gaulois­es. Mais le choix de racon­ter cette his­toire si par­ti­c­ulière, émo­tion­nelle­ment très chargée, par le regard d’en­fants est à dou­ble tran­chant. D’un côté, l’in­no­cence liée à leur con­di­tion, leur ami­tié indé­fectible et la façon dont ils se for­gent peu à peu une con­science citoyenne rend le réc­it plus fort, touchant ; d’un autre, ce choix touche aus­si à une cer­taine pudeur mal placée, celle de ne pas met­tre les adultes sur le devant de la scène dès qu’on filme la guerre d’Al­gérie, comme si le temps n’é­tait tou­jours pas venu pour un film véri­ta­ble­ment poli­tique sur cette époque (on attend de voir ce que fera Rachid Bouchareb sur cette péri­ode qu’il entend met­tre en scène). Pas de procès d’in­ten­tion à Meh­di Charef, bien au con­traire. La guerre d’Al­gérie, les déchire­ments qu’elle provo­qua, pal­pi­tent encore bien trop dans les cœurs de ceux qui l’ont subie pour qu’on ne salue pas l’en­vie de fix­er cette douleur sur la pel­licule. Mais elle est peut-être encore trop récente et trop per­son­nelle pour Meh­di Charef pour qu’il fasse œuvre de ciné­ma grâce à elle. On en reste mal­heureuse­ment au stade du télé­film bien fait.