Comme La Journée de la jupe il y a quelques années, Car­ole Matthieu a d’abord con­nu les faveurs d’une dif­fu­sion sur Arte avant de sor­tir en salles le 7 décem­bre. Pour le pre­mier, le procédé s’é­tait alors avéré éton­nam­ment payant : en plus d’of­frir à la chaîne fran­co-alle­mande une très bonne audi­ence, le reten­tisse­ment médi­a­tique du film de Jean-Paul Lilien­feld avait per­mis à Isabelle Adjani de rem­porter le cinquième César de sa car­rière (un record), la pro­fes­sion étant prob­a­ble­ment trop heureuse de célébr­er le retour d’une des plus célèbres actri­ces français­es, égarée depuis La Reine Mar­got dans des choix de films pour le moins dis­cuta­bles. Cette nou­velle pro­duc­tion signée Louis-Julien Petit (à qui l’on doit Dis­count) vien­dra nous rap­pel­er à qui en doutait encore qu’Ad­jani ne joue plus du tout dans la cour des Deneuve, Hup­pert et con­sœurs, tout juste capa­ble par sa seule présence au générique d’ex­al­ter la nos­tal­gie du spec­ta­teur trop avide de retrou­ver la beauté iné­galée des yeux d’Adèle H ou de Camille Claudel. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose qu’au­ra à lui offrir Car­ole Matthieu : des yeux d’un bleu fiévreux qui rap­pel­lent com­bi­en l’ac­trice a tou­jours investi ses rôles au point de réduire à peau de cha­grin la présence à l’écran de ses parte­naires de jeu. Sauf qu’i­ci, elle n’est plus que l’om­bre d’elle-même : démarche lourde, voix atone, jeu sous-exploité, Isabelle Adjani devient une attrac­tion mal­gré elle, symp­tôme d’une pro­duc­tion qui s’est con­stru­ite essen­tielle­ment sur un nom, au mépris de la com­plex­ité du sujet qu’elle entend pour­tant abor­der.

Ressources humaines

Cen­sé être davan­tage qu’un écrin pour l’ac­trice (mal­gré le choix de met­tre exclu­sive­ment en exer­gue sa présence, du titre à l’af­fiche), Car­ole Matthieu se définit dans un pre­mier temps comme un film engagé trai­tant des dérives du monde du tra­vail. Nous sommes ici sur une plate-forme télé­phonique où les employés souf­frent d’une pres­sion tou­jours plus grande de la part de leurs man­agers pour ven­dre à tout prix tout en étant les plus rapi­des pos­si­bles. Dou­ble écoute, humil­i­a­tion, har­cèle­ment font le quo­ti­di­en de ces salariés qu’on men­ace d’une délo­cal­i­sa­tion au Maroc où la main d’œu­vre est moins chère. Dans cet enfer, Car­ole Matthieu est médecin du tra­vail et doit juger de l’ap­ti­tude de ceux qui vien­nent la con­sul­ter pour trou­bles physiques et psy­chiques. Évidem­ment, les choses se gâtent le jour où l’un des salariés est retrou­vé mort sur son lieu de tra­vail, vraisem­blable­ment assas­s­iné. Se met alors en place une enquête poli­cière qui lève le voile sur des méth­odes de tra­vail inhu­maines, per­me­t­tant ain­si aux employés d’ex­primer leur mal-être face à une hiérar­chie qui les traite avec mépris. S’il s’in­scrivait dans la droite lignée d’un Ressources humaines de Lau­rent Can­tet, le film de Louis-Julien Petit pour­rait au moins attein­dre cet objec­tif : éveiller les con­science face à des dérives socié­tales per­ni­cieuses qui ont fait de la valeur tra­vail un vecteur de dépen­dance et de soumis­sion au cap­i­tal. Seule­ment, en bifurquant dans sa sec­onde par­tie dans le polar meur­tri­er han­té par la folie du per­son­nage, le film donne l’im­pres­sion d’avoir fait de la ques­tion du tra­vail un grossier pré­texte scé­nar­is­tique.

Ego Trip

Pour con­va­in­cre dans son ensem­ble, il aurait fal­lu que le réc­it se soucie davan­tage de la manière dont sont écrits les per­son­nages plutôt que de chercher à offrir un rôle en or à Isabelle Adjani. Les employés de la plate-forme télé­phonique sont tout juste esquis­sés dans l’ob­jec­tif de rem­plir les cas­es de la représen­ta­tiv­ité (la plus âgée qui refuse d’ab­di­quer, la jeune beurette qui ne veut pas qu’on change son prénom, le bon élève qui a assim­ilé les méth­odes de tra­vail et se sent appartenir à «une famille», etc.). Le drame du meurtre est un pré­texte à attir­er l’at­ten­tion médi­a­tique mais sert, surtout, à met­tre en exer­gue la médi­ocrité sat­is­faite des dirigeants et des représen­tants du per­son­nel qui y voient l’oc­ca­sion de négoci­er le mon­tant du tick­et restau­rant. Face à cette déshu­man­i­sa­tion qui touche toutes les couch­es de l’en­tre­prise, Car­ole Matthieu/Isabelle Adjani, médecin du tra­vail extrater­restre dont on se demande bien com­ment il a pu atter­rir ici, sem­ble la seule à pren­dre à cœur le drame qui se joue devant elle, vivant sa mis­sion comme un chemin de croix qui exig­era d’elle un sac­ri­fice qui n’ex­iste peut-être que dans sa tête. Mais plutôt que de faire de cette abné­ga­tion un enjeu de ciné­ma, le réal­isa­teur se con­tente de pro­pos­er un film social à la française dans ce qu’il a de plus car­i­cat­ur­al et dém­a­gogique : les dia­logues sont mal écrits et lour­de­ment sig­nifi­ants, les acteurs extrême­ment mal dirigés (à l’ex­cep­tion de Corinne Masiero, un peu moins per­due que les autres) et la mise en scène, d’un grisâtre indi­geste, ose quelques mai­gres effets de mon­tage qui ne vien­nent jamais com­penser la timid­ité sco­laire avec laque­lle le réal­isa­teur affronte son sujet. Sur un enjeu aus­si grave, Car­ole Matthieu fait donc l’ef­fet d’un film pour rien.