Pour leur pre­mier long-métrage en qual­ité de réal­isa­teurs, les demi-frères Jérémie et Yan­nick Renier se sont attelés à racon­ter une his­toire qui pour­rait a pri­ori leur être famil­ière : les ten­sions entre deux sœurs actri­ces de ciné­ma qui ont du mal à gér­er leurs prob­lèmes d’ego l’une par rap­port à l’autre. La plus âgée fait preuve d’un pro­fes­sion­nal­isme qui ne lui a mal­heureuse­ment pas servi : allant sur ses 35 ans, elle n’a jamais réus­si à percer en décrochant un rôle sig­ni­fi­catif. A con­trario, sa petite sœur, plus insta­ble, moins cérébrale, a mis à genoux la pro­fes­sion et reçoit les plus belles propo­si­tions… mais n’en sem­ble pas plus heureuse pour autant. Dès les pre­mières scènes, le scé­nario ne lésine pas sur les effets pour mar­quer leurs oppo­si­tions et sug­gér­er cette pesante jalousie qui ne dit jamais son nom : plan­quée der­rière ses gross­es lunettes, la sage Mona (Leïla Bekhti) essuie refus sur humil­i­a­tions, con­damnée par manque de moyens financiers à devoir trou­ver refuge chez Sam (Zita Han­rot), sa sœur vol­canique enfer­mée dans une rela­tion explo­sive avec son com­pagnon. Pour accom­pa­g­n­er ce rap­port con­flictuel, la mise en scène s’at­tache à accentuer avec une appli­ca­tion vis­i­ble les lignes dures des décors froids de l’ap­parte­ment mod­erne dans lequel les deux sœurs se scru­tent sans jamais crev­er l’abcès. Mais le rap­port de force prend une autre tour­nure le jour où, sur un coup de tête, Sam décide d’embarquer Mona avec elle sur le tour­nage d’un film pour en faire sa répétitrice : l’ac­trice ratée se fait alors repér­er, intè­gre peu à peu le milieu du ciné­ma quand Sam, à force de graves sautes d’humeur que le scé­nario se gardera bien d’ex­pliciter, finit par s’ex­clure du jeu.

Le cinéma, cette vaste blague

Il est éton­nant de voir les deux réal­isa­teurs, pour­tant habitués de longue date des tour­nages, som­br­er à ce point dans la car­i­ca­ture lorsqu’il s’ag­it de représen­ter le monde des plateaux de ciné­ma. À l’im­age du gros prob­lème que pose le per­son­nage creux et bru­tal du met­teur en scène, la pre­mière heure de Car­ni­vores se vautre dans les dis­cours les plus édi­fi­ants sur la créa­tion, le sac­ri­fice de soi ou encore la recon­nais­sance de la pro­fes­sion. Cet énorme raté, le film ne s’en remet­tra jamais totale­ment tant il trahit le manque d’am­bi­tion d’un pro­jet à oser se saisir des ver­tiges de la com­po­si­tion. Alors que Sam a été choisie pour inter­préter le pre­mier rôle d’un pro­jet étrange, sim­ple­ment appelé Jus­tine, Jérémie et Yan­nick Renier ne fer­ont jamais rien de ce film dans le film. Tout au plus apercevrons-nous quelques décors et une scène de jeu ratée, pré­texte à fig­ur­er la détresse de la petite sœur, actrice par facil­ité ou par acci­dent qui n’a man­i­feste­ment pas les épaules pour porter les rôles qu’on lui con­fie. Mais la mise en abyme en restera au stade de l’ébauche, reléguée à n’être qu’un déco­rum insignifi­ant vidé de sa pro­pre sub­stance. Le grotesque de ces sit­u­a­tions aurait pu être un par­ti-pris (risqué mais qui aurait au moins eu le mérite d’ex­is­ter) s’il avait été assumé jusqu’au bout. Seule­ment, en se ser­vant des ter­giver­sions artis­tiques de ce met­teur en scène fan­tasque et per­vers pour légitimer peu à peu la place de Mona au sein du pro­jet, le réc­it se prive d’emblée du béné­fice du doute : l’ex­cès de sérieux qui sur­plombe les vaines ten­ta­tives du film à traduire la com­péti­tion entre les deux sœurs annonce un ratage dans les grandes largeurs.

Déviation

Para­doxale­ment, c’est lorsqu’ils s’éloignent des plateaux et de ce monde qu’ils con­nais­sent pour­tant si bien que les deux réal­isa­teurs parvi­en­nent enfin à faire du ciné­ma. À la faveur d’une longue fugue qui a con­duit Sam à vivre recluse dans un coin paumé du sud de l’Es­pagne, Car­ni­vores finit par s’af­franchir un peu tar­di­ve­ment de tous les pré­textes qui le pol­lu­aient jusqu’i­ci pour attein­dre le cœur de son sujet : l’im­pos­si­bil­ité pour deux sœurs de vivre l’une à côté de l’autre et les fan­tasmes mor­bides qui peu­vent en découler. Les frères Renier tirent un par­ti plus intéres­sant du déplace­ment de l’af­fron­te­ment psy­chologique sur un nou­veau ter­ri­toire : momen­tané­ment hors de leur monde et allégées de leurs oblig­a­tions, Mona et Sam font désor­mais face à tout ce qui les sépare. Grâce à des dia­logues plus rares et des mis­es en sit­u­a­tion moins sig­nifi­antes, le pro­jet gagne en force à par­tir du moment où le duo de réal­isa­teurs accepte de se repos­er davan­tage sur la mise en scène pour traduire le malaise ambiant : de la pho­togra­phie, alter­nant entre flou et grain exces­sive­ment net, aux inquié­tantes ellipses que le réc­it opère pour nous emmen­er sur des chemins de tra­verse, l’ef­fort est évi­dent. Seule­ment, mal­gré l’in­ter­pré­ta­tion con­va­in­cante et habitée des deux actri­ces prin­ci­pales, le film, hand­i­capé par beau­coup trop de facil­ités d’écri­t­ure, ne trou­ve jamais sa pleine incar­na­tion : à l’im­age de cette dernière scène, ouverte et ambiguë à souhait, Car­ni­vores donne l’im­pres­sion exces­sive d’avoir cou­ru pen­dant 1h30 après son petit effet final.