Carmi­na est une sex­agé­naire haute en couleurs vivant à Séville avec son mari. Un soir a pri­ori comme les autres, ce dernier ren­tre chez eux et fait part de vives douleurs à l’abdomen. Quelques instants plus tard, Carmi­na con­state le décès soudain de son mari alors qu’il venait de s’affaler dans un fau­teuil du salon. Mais plutôt que de sig­naler cet événe­ment aux autorités com­pé­tentes, Carmi­na con­va­inc sa fille d’attendre quar­ante-huit heures, le temps pour elle de touch­er la dernière prime salar­i­ale du défunt. Con­traintes de cohab­iter avec le cadavre sur cette péri­ode, la mère et la fille vont bien évidem­ment devoir faire face à un cer­tain nom­bre de péripéties, des voisines super­sti­tieuses au médecin légiste un peu sus­picieux. Ain­si Carmi­na ! développe-t-il son pro­gramme plutôt prévis­i­ble sur un peu plus d’une heure trente, courant après une sorte d’originalité qui dépasse dif­fi­cile­ment l’intention scé­nar­is­tique, la monot­o­nie de la mise en scène délestant rapi­de­ment les per­son­nages de l’ambiguïté cen­sée les car­ac­téris­er. Même s’il est un peu facile d’analyser le ciné­ma espag­nol exporté dans nos con­trées par le prisme de son écras­ante fig­ure tutélaire, force est de recon­naître que le film de Paco León lorgne un peu trop vers l’univers de Pedro Almod­ó­var : un envi­ron­nement matri­ar­cal qui établit ses pro­pres lois, un pro­pos qui se veut irrévéren­cieux (instru­men­talis­er la mort des proches pour par­venir à ses fins), un vague dis­cours fémin­iste (de cette con­fig­u­ra­tion famil­iale boulever­sée découle un nou­v­el ordre féminin), quelques dis­cus­sions « osées » sur le les­bian­isme et le plaisir et hop le tour est joué ! Sauf que la pat­te du réal­isa­teur de Carmi­na ! est bien loin d’égaler celle de son maître, trop juste dans sa capac­ité à insuf­fler un lyrisme sal­va­teur au par­cours chaloupé de cette femme qui se décide un peu trop tard à vivre sa vie.

Lumière éteinte

Pour­tant cette his­toire, aus­si con­ven­tion­nelle soit-elle der­rière son orig­i­nal­ité trompeuse, ne man­quait pas totale­ment de poten­tiel. Dans un pre­mier temps, on est ten­té de croire que le dis­posi­tif choisi par le réal­isa­teur lui per­me­t­tra de jouer avec ses per­son­nages en explo­rant leurs tré­fonds. Con­stam­ment sous-éclairées, les scènes de Carmi­na ! sont dépourvues du moin­dre éclat. Cette ambiance mor­tu­aire (volets fer­més, peu de plans vers l’extérieur) qui donne à l’appartement des allures de caveau aurait pu nous ren­dre pris­on­nier de la sub­jec­tiv­ité mor­bide des per­son­nages, ten­tés à un moment de croire que le fan­tôme du mari décédé rôde dans la pièce. C’est que la pénom­bre per­ma­nente prive les corps d’un con­tour net, lais­sant crain­dre que les âmes vagabon­des puis­sent venir régler leurs comptes. Mais plutôt que d’explorer cette dimen­sion anx­iogène, le réal­isa­teur préfère jouer sur une dynamique d’opposition : au drame famil­ial s’oppose le mys­ti­cisme de pacotille du voisi­nage, tan­dis que se des­sine pour Carmi­na une fin plus pré­maturée que prévue, elle qui entendait enfin goûter à la lib­erté. C’est que le mes­sage final sem­ble primer sys­té­ma­tique­ment sur le car­ac­tère tortueux de cette sit­u­a­tion pré­ten­du­ment incon­venante, don­nant l’impression que chaque plan doit prou­ver son util­ité dra­ma­tique. On en vient alors à se dire que Carmi­na ! aurait prob­a­ble­ment gag­né à être mon­tré au théâtre. Au moins la présence du corps encom­brant du mari décédé aurait-elle pu être ressen­tie par le pub­lic, créant un malaise qui sur­passerait les ater­moiements un peu trop atten­dus de cette galerie de per­son­nages.