Moins con­nu que des insti­tu­tions comme Aard­man ou Lai­ka, Nuku­film, d’E­stonie, est pour­tant le plus ancien stu­dio d’an­i­ma­tion en stop-motion encore en activ­ité. Après soix­ante ans d’ex­is­tence où il a pro­duit essen­tielle­ment du court-métrage, voici qu’ar­rive dans les salles français­es un long de leur cru, Cap­i­taine Morten et la Reine des araignées, adap­ta­tion d’un livre pour enfants par son auteur Kas­par Jan­cis. L’ar­gu­ment est fam­i­li­er : un enfant se voit propul­sé dans son pro­pre imag­i­naire (revoir L’His­toire sans fin, Last Action Hero, etc.). Le petit Morten, que son père, cap­i­taine au long cours fauché, a lais­sé à la garde d’un triste cou­ple, s’in­vente des aven­tures marines au moyen d’une chaus­sure trans­for­mée en bateau de for­tune où il enferme quelques insectes. Or, à la suite d’une fâcheuse ren­con­tre, il se retrou­ve minia­tur­isé et jeté à bord de son pro­pre “vais­seau” voguant dans la mai­son (inondée à la suite d’une fuite d’eau !), avec pour équipage les insectes dom­inés par une red­outable reine araignée. Que ces événe­ments lui arrivent vrai­ment ou qu’il en rêve, l’am­biguïté demeure : même les créa­tures qui l’ac­com­pa­g­nent dans ces aven­tures fan­tas­tiques appa­rais­sent comme des pro­jec­tions des per­son­nages de sa réal­ité de garçon soli­taire (la reine araignée ayant le vis­age de sa sin­istre tutrice, par exem­ple).

Le charme opère essen­tielle­ment dans la par­tie cen­trale du film, celle de l’aven­ture sur l’eau où se syn­thé­tise la coex­is­tence de l’imag­i­naire et du réel du garçon. Out­re les vis­ages humanoïdes et fam­i­liers des insectes, cela tient aus­si à tra­vers la super­po­si­tion con­stante, dans le cadre, des deux échelles des univers de tailles humaine et d’in­secte. Que la caméra se place à l’échelle des petits per­son­nages, et l’on dis­tingue en arrière-plan les signes que l’en­vi­ron­nement où ils s’af­fron­tent, sur un mode tou­jours ludique mal­gré le dan­ger (avec des objets inso­lites tels que ce gramo­phone qui trans­forme des per­son­nages en beignets à con­som­mer !), fait par­tie d’un univers aux con­tours titanesques. Qu’elle s’élève à l’échelle de la mai­son, et l’on con­tem­ple la fragilité des mêmes per­son­nages dans une réal­ité d’ob­jets banals mais prêts à les bal­ay­er. Entre le très grand et le très petit, le réal­iste et le fan­tas­tique, le tout passé par le fil­tre de l’an­i­ma­tion de matière (mar­i­on­nettes et décors filmés image par image), le regard du spec­ta­teur jouit d’un spec­ta­cle com­pa­ra­ble à un grand cof­fre à jou­ets s’an­i­mant dans la même pièce que lui. Le charme, cepen­dant, serait sans mélange si la néces­sité de faire de ce spec­ta­cle un long-métrage ne lui impo­sait de gênants hand­i­caps de scé­nario. Soit, au début du film, une mise en place un peu laborieuse (celle qui fait coïn­cider l’i­non­da­tion de la mai­son et le rapetisse­ment du héros), mais surtout, à la fin, un longuet et fas­ti­dieux retour aux affaires du réel qui, pour men­er à un hap­py-end promet­teur de nou­velles aven­tures à taille d’en­fant, n’en dilue pas moins le charme de l’échap­pée à taille de four­mi, auquel on préfér­erait retourn­er.