La Havane, 1995 : la crise économique bat son plein, l’ef­fon­drement de l’URSS et l’embargo améri­cain met­tant Cuba dans une posi­tion d’ex­trême vul­néra­bil­ité. C’est dans ce con­texte par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile que Can­de­lar­ia et son mari, deux sep­tu­agé­naires encore amoureux l’un de l’autre, ten­tent de se débrouiller pour sur­vivre digne­ment. Sans rien nous dire de leur his­toire, le réc­it s’at­tache à les saisir dans cet instant présent : lui essaie de trou­ver des petits boulots quand il ne vend pas le peu qu’il pos­sède tan­dis qu’elle tra­vaille de temps à autre en faisant des ménages dans un hôtel. Résignés face à l’ab­sence totale de per­spec­tives, tous deux ont appris à se con­tenter de peu avec un sens de l’au­todéri­sion qui s’in­ter­cale par­faite­ment dans la grav­ité du quo­ti­di­en. Tout irait à peu près si de graves prob­lèmes de san­té ne planaient pas sur ce cou­ple essouf­flé par tant d’ef­forts et de sac­ri­fices. Un jour, Can­de­lar­ia trou­ve une caméra sur son lieu de tra­vail et, plutôt que de sig­naler la trou­vaille à son employeur, décide de la ramen­er chez elle. Avec mal­adresse, appuyant un peu sur n’im­porte quel bou­ton, la vieille femme s’en amuse avec espiè­g­lerie, s’en­reg­istre sans trop savoir quoi racon­ter… jusqu’à ce que son mari décou­vre avec cir­con­spec­tion le pot aux ros­es. Sorte de film dans le film, une cor­re­spon­dance par petites vidéos inter­posées se met alors en place, ajoutant à chaque fois un peu plus de piquant à leur rela­tion, jusqu’à ce que le cou­ple décide de se filmer dans son intim­ité et d’écrire son his­toire.

Le médiateur

En dépit de l’e­spiè­g­lerie qui car­ac­térise les deux per­son­nages prin­ci­paux, une sub­tile mélan­col­ie plane de bout en bout sur le film de Jhon­ny Hen­drix Hine­stroza. On pour­rait soupçon­ner le résul­tat de jouer un peu facile­ment la carte de la nos­tal­gie en ancrant son action dans un pays pris­on­nier d’une dic­tature con­stru­ite sur une utopie poli­tique. Mais il serait dom­mage de voir de la com­plai­sance dans l’at­ten­drisse­ment que sus­cite ce cou­ple compte tenu des innom­brables chemins de tra­verse que le film emprunte, de sa capac­ité à inscrire la pro­gres­sion nar­ra­tive dans une tem­po­ral­ité qui fluctue entre inscrip­tion dans le présent et l’évo­ca­tion d’un avenir proche où le passé ne sera plus. Alors que l’im­mix­tion de la caméra dans la vie quo­ti­di­enne du cou­ple aurait pu faire som­br­er le pro­pos dans un fan­tasme d’embaumement (enreg­istr­er les derniers instants d’une vie heureuse, offrir l’im­mor­tal­ité à l’être aimé), Can­de­lar­ia fait au con­traire de ce petit objet a pri­ori anodin le médi­a­teur d’un désir sans cesse renou­velé. Toutes les con­traintes matérielles devi­en­nent alors pré­texte à soutenir le désir du cou­ple de se met­tre en scène dans ce nou­veau chapitre de leur exis­tence : par exem­ple, face aux coupures répétées d’élec­tric­ité, la mai­son se retrou­ve parsemée de bou­gies qui mod­i­fient la couleur des murs et trans­for­ment le lieu décrépi en un espace dédié à l’éro­tisme. C’est dans cet espace délim­ité par le cadre de la petite caméra que le cou­ple se con­stru­it un nou­v­el espace de représen­ta­tion : les corps, mal­adroits et incon­scients de la manière dont ils imprimeront la pel­licule (c’est ce détail qui fait que l’ex­hi­bi­tion n’est jamais impudique), se livrent alors sans trop savoir de quoi sera fait le résul­tat de leurs expéri­men­ta­tions.

L’adieu à la belle

L’en­trée en jeu d’un expa­trié alle­mand vivant de petits trafics en tout genre con­fronte le cou­ple à la dif­fu­sion de leurs images intimes. Par mégarde, l’homme s’ap­pro­prie les scènes et décide de les ven­dre à d’hy­pothé­tiques clients friands de ce genre de pro­duits. Le réc­it se gardera bien de nous en dire plus sur cette économie par­al­lèle, cir­con­scrivant ces voyeurs à un hors-champ salu­taire qui ne vient jamais par­a­siter le rap­port du cou­ple aux autres. La ques­tion de la marchan­di­s­a­tion de leurs vidéos ama­teurs — alors que l’un des deux se sait con­damné et doit suiv­re un traite­ment onéreux — vient con­trari­er la spon­tanéité avec laque­lle les deux époux se livraient sans fard. Sur les con­seils de leur petit trafi­quant, Can­de­lar­ia et Vic­tor Hugo se retrou­vent donc à penser leurs scènes en fonc­tion de ce que les autres pour­raient atten­dre d’eux. Cette con­trainte com­mer­ciale — que le film n’abor­de pas sans une cer­taine ironie compte-tenu du con­texte social et poli­tique — déna­ture à tel point l’ini­tia­tive de départ que les deux sep­tu­agé­naires sont amenés à pren­dre posi­tion par rap­port à celle-ci. L’air de rien, Jhon­ny Hen­drix Hine­stroza finit par faire de son film un hum­ble man­i­feste où la néces­sité finan­cière ne doit jamais con­stituer un écran entre celui qui filme et celui qui regarde. Dans le sil­lon du dernier plan, boulever­sant dans ce qu’il dit des images comme pos­si­bles catal­y­seurs de la mémoire et du sou­venir, vien­nent se gliss­er des scènes où Can­de­lar­ia imprime la pel­licule de sa présence éphémère, offrant un jeu de regards caméra plus effi­cace que toutes les déc­la­ra­tions d’amour. Le ciné­ma a décidé­ment tous les pou­voirs.