Après The End, son pre­mier long-métrage, Hicham Las­ri plonge dans les tour­ments du print­emps arabe en suiv­ant la sor­tie de prison d’un ancien insurgé maro­cain. Mélangeant par­fois avec un volon­tarisme appuyé fic­tion et doc­u­men­taire, C’est eux les chiens téle­scope habile­ment les révoltes du passé et celles à venir, tout en menant un vrai tra­vail réflexif sur les trous de la mémoire col­lec­tive.

Enfer­mé pen­dant trente ans au Maroc après avoir par­ticipé aux «émeutes du pain» de 1981, Majhoul sort de prison. Seule­ment, sa libéra­tion coïn­cide avec d’autres mou­ve­ments révo­lu­tion­naires : ceux du Maghreb et du Moyen-Ori­ent qui, de la Tunisie à l’Égypte en pas­sant par la Libye, ren­versent un à un leurs dirigeants despo­tiques. Pour le pris­on­nier mal­heureux, le retour au réel est com­plexe : con­fron­té au dis­cours pro­pa­gan­diste de son roy­aume, il se heurte aux béances de la mémoire col­lec­tive de ses conci­toyens. Entre une famille dis­séminée et ses anciens voisins qui l’ont oublié, Majhoul part à la recherche de ses racines pour ten­ter de con­stru­ire un pont entre un passé con­trar­ié et un présent dif­fi­cile à décoder. Sur le mode du faux reportage (le per­son­nage prin­ci­pal est suivi par une équipe de télévi­sion) qui per­met au réal­isa­teur de restituer habile­ment le chaos pro­pre à l’en­quête, C’est eux les chiens est surtout le por­trait émou­vant d’un homme durable­ment blessé dans son intégrité.

Si le film est une fic­tion – ce qui se devine d’au­tant plus lors des inter­ven­tions un peu téléphonées du jour­nal­iste trop bien habil­lé pour l’ex­er­ci­ce –, l’in­spi­ra­tion d’Hicham Las­ri va claire­ment chercher du côté du doc­u­men­taire et rap­pelle, en cer­tains points, le tra­vail qu’avait pu men­er Yous­ry Nas­ral­lah dans Après la bataille. Si les élé­ments du réel sont par­fois décon­tex­tu­al­isés (une chaîne de télévi­sion mon­trant les émeutes en Libye et en Tunisie, une émis­sion de radio par­lant du sort déli­cat de Moubarak en Égypte) pour faire explicite­ment écho aux sou­venirs de l’an­cien pris­on­nier poli­tique, le réal­isa­teur tente de restituer dans cha­cun de ses plans une rage, une manière qua­si instinc­tive de capter la réal­ité d’un pays engoncé dans ses con­tra­dic­tions et qui se cherche con­tin­uelle­ment une voie en marge des men­songes d’É­tat. Il y a dans cette quête de vérité la for­mu­la­tion d’une utopie poli­tique que Ste­fano Savona n’au­rait cer­taine­ment pas reniée dans son très beau Tahrir, place de la libéra­tion.

Mais surtout, C’est eux les chiens est un cri de colère d’un homme qui tente de faire val­oir une expéri­ence trau­ma­tique par rap­port à une société qui s’est com­plaît à jeter un voile sur les moments les plus nébuleux de son his­toire. La répéti­tion des événe­ments de 1981 ren­voie Majhoul à la néga­tion d’une épreuve dont il fut vic­time et qui fait de cha­cun le com­plice d’un sys­tème éta­tique où l’on répète à l’en­vi qu’il est un mod­èle de démoc­ra­tie. Si les vis­ages et les regards (par­fois provo­ca­teurs lorsqu’ils sont face caméra) recueil­lent toute l’at­ten­tion d’Hicham Las­ri, c’est surtout le tra­vail accom­pli sur le son (un micro défail­lant ou déchargé) qui rap­pelle com­bi­en la parole valant pour témoignage et son enreg­istrement sont au cen­tre du dis­posi­tif. C’est ce qui fait la force trou­blante de cet étrange objet qui cache der­rière son indé­ni­able énergie le désen­chante­ment de toute une généra­tion.