À l’automne dernier, Lafayette Antic­i­pa­tions, la Fon­da­tion des Galeries Lafayette, vibrait aux rythmes de Sole Crush­ing, une instal­la­tion sonore de Meriem Ben­nani, où tongs et cla­que­ttes deve­naient les instru­ments d’un orchestre mon­u­men­tal. Reposant sur un dis­posi­tif mêlant sys­tème pneu­ma­tique et infor­ma­tique, l’œu­vre pui­sait son inspi­ra­tion de la dak­ka mar­rakchia, un rit­uel musi­cal maro­cain, pour en réin­ven­ter les sonorités. Dans Bouchra, doc­u­men­taire d’animation 3D co-réal­isé avec Ori­an Bar­ki, Ben­nani pour­suit ce principe d’hybridation entre tech­nolo­gie et tra­di­tion, mais cette fois à une échelle plus intime. L’artiste y investit le champ de l’autofiction pour explor­er un tabou : son homo­sex­u­al­ité, qui ne va pas de soi au sein de sa famille maro­caine. Cette quête iden­ti­taire se déploie au prisme d’une mise en scène atyp­ique, dans laque­lle l’artiste et ses proches sont dédou­blés par des ani­maux anthro­po­mor­phes ani­més en 3D. La cinéaste en tire un univers aus­si mignon qu’étrange, où elle prend pour avatar Bouchra, une coy­ote bipède vêtue d’un long trench coat, autour de laque­lle gravi­tent des lézards noc­tam­bules et une amante ursine. Ne rel­e­vant ni de la métaphore ni de la fable, l’emploi de ces fig­ures ani­males tisse plutôt des liens avec la cul­ture fur­ry, où l’anthropomorphisation agit comme une pro­jec­tion libéra­trice : ce dou­ble imag­i­naire sert de refuge virtuel pour per­me­t­tre à Ben­nani d’explorer libre­ment son iden­tité.

Conçu comme un film réflexif, le tour­nage fait office de pré­texte, voire de strat­a­gème pour libér­er la parole. C’est en effet sous cou­vert des besoins du pro­jet qu’elle engage le dia­logue avec sa mère et enreg­istre leurs con­ver­sa­tions télé­phoniques afin de les inté­gr­er au film. Si ces échanges ravivent les blessures d’un com­ing out ayant lais­sé neuf années de silence entre elles, Bouchra ne verse jamais dans un affron­te­ment cathar­tique et s’élabore davan­tage comme une bulle où les per­son­nages peu­vent se réc­on­cili­er. Ben­nani y adopte la pos­ture d’une enquêtrice, cher­chant à com­pren­dre et à par­don­ner les réac­tions de sa mère, con­di­tion­nées par un con­texte cul­turel aux fortes injonc­tions con­ser­va­tri­ces. Cette dimen­sion intro­spec­tive imprègne la struc­ture même du film, dont les cou­tures sont con­stam­ment exhibées : l’artiste se met en scène en train de sto­ry­board­er des plans déjà vus ou à venir, tan­dis que des cro­quis pré­para­toires vien­nent ponctuer les séquences, dévoilant le proces­sus de con­struc­tion de l’animation. À tra­vers cette mise en abyme, le film ques­tionne les con­di­tions mêmes de la créa­tion : com­ment exprimer son intéri­or­ité lorsqu’une par­tie de son iden­tité se heurte au rejet famil­ial ? Afin de don­ner corps à cette expéri­ence intime, les cinéastes optent pour une ani­ma­tion à rebours des stan­dards actuels de la mod­éli­sa­tion 3D, façon Zootopie. Sous son appar­ente har­monie – palette chaleureuse, grain déli­cat et lueurs dif­fus­es –, l’animation ne cesse d’être trou­blée par la présence de bugs dis­crets. Ceux-ci appa­rais­sent notam­ment dans la tex­ture de la four­rure ani­male, altérée par des bruits par­a­sites, des glitchs, ou encore dans le manque de flu­id­ité des expres­sions faciales. Ces par­tis pris, autant esthé­tiques que poli­tiques, font de « l’imperfection » une matière expres­sive : Ben­nani et Bar­ki refusent d’utiliser les codes de l’animation main­stream pour retran­scrire la sub­jec­tiv­ité d’une expéri­ence dias­porique et queer. La réus­site de Bouchra tient ain­si en par­tie à la manière dont il investit, avec une cer­taine inven­tiv­ité, les poten­tial­ités de l’image ani­mée pour en déjouer les normes.