«Pas de boo­gie-woo­gie avant les prières du soir» prêchait l’ami Eddy auprès de ses ouailles (in)fidèles. Chez Radu Muntean, l’unique chan­son de Boo­gie pré­conise plutôt l’inverse: nuits blanch­es et cocu­fi­age. Si la trentaine atteinte, mariage et pater­nité vous changent un homme, le naturel peut vite revenir au galop, surtout lorsque le passé vient réveiller l’ado beau gosse et puéril qui som­meille en vous. Resser­ré sur le temps d’un week-end de 1er mai dans une sta­tion bal­néaire défraichie bor­dant la mer Noire, Boo­gie décrypte avec brio la com­plex­ité des rap­ports humains. Caus­tique et épuré, aus­si drôle et dérangeant que… le faux cri du paon de feu Ceauşes­cu.

Loin de démar­rer sur les cha­peaux de roues, Boo­gie[1] s’ouvre sur un long plan séquence qua­si­ment fixe, avec l’océan et le bleu du ciel pour hori­zon. Là au cen­tre, à quelques pas du bord de mer, Adi, petit bon­homme de qua­tre ans [2], s’amuse à des jeux de plage avec son jeune papa, Bog­dan (Dra­gos Bucur[3]). Du père au fils, un cerf-volant passe de mains en mains et l’heure est à la trans­mis­sion. Pro­prié­taire d’une fab­rique de meubles en pleine expan­sion (en passe un jour d’«écraser Ikea»?), Bog­dan super­vise la con­struc­tion du château de sable de son fils avec l’œil du spé­cial­iste. Et de don­ner des con­seils bien sen­tis («Il faut faire un plan»), avant de per­dre patience. «Joue tout seul», lâche-t-il, comme un gamin, avant de rejoin­dre sa femme Smaran­dra (Ana­maria Mar­in­ca[4]), enceinte de quelques mois. Un peu ren­frognée, la jeune femme devient cinglante lorsque Bog­dan décide tout à coup de se pay­er une petite baig­nade de 1er mai pour épa­ter la plage pour­tant clairsemée. C’est vrai qu’interdire à son fils de s’approcher de l’eau cinq min­utes avant de faire 2–3 brass­es sous ses yeux, c’est lim­ite, ques­tion crédi­bil­ité parentale. Ça fait mar­rer, mais le ton est don­né: il y a de la ten­sion dans l’air. Et la ren­con­tre inopinée avec deux vieux potes de lycée de Bog­dan, Penes­cu et Ior­dache, – céli­bataires «ratés», aux dire de Smaran­dra –, ne va arranger les choses…

Il parait qu’en français «boo­gie» est l’appellation don­née à des rassem­ble­ments de para­chutistes fanas de sauts-de-groupe. C’est à n’en pas douter une image assez savoureuse pour visu­alis­er ce à quoi vont s’adonner Bog­dan – par­don… «Boo­gie» – et ses deux acolytes. Soit, une sorte de saut à pieds-joints dans le passé, une quête arrosée du bon vieux temps tra­ver­sée par des sou­venirs tan­tôt poilants, tan­tôt foireux. Écumer les bars et les boîtes (à putes) du coin en est bien sûr un pas­sage obligé. Et mis­es à part plusieurs bouteilles de blanc partagées et une fille de pas­sage payée 700 lei, leur virée nos­tal­gique à trois n’est pas si loin du saut dans le vide. L’esthétique assez dépouil­lée dévelop­pée par Radu Muntean et Tudor Lucaciu, son directeur de la pho­togra­phie (plans-séquences tournés caméra à l’épaule, ambiance sonore min­i­male, arrière-plans sou­vent désertés), vient d’ailleurs ren­forcer ce sen­ti­ment. Inat­ten­dues, ces retrou­vailles ont finale­ment l’effet d’un pétard mouil­lé. Au sor­tir de cette nuit qui empeste le kebab dégueu, la clope, la sueur, les vapeurs d’alcool et le sexe, ils auront finale­ment peu de choses à se dire et encore moins à se promet­tre. Triste con­stat d’échec venant met­tre sans doute un point final à cette vieille ami­tié dél­itée. Le ton général du film n’est cepen­dant pas à la morosité; la tru­cu­lence et la vivac­ité des dia­logues étant assez proches de la verve scé­nar­is­tique d’un Cor­neliu Porum­boiu.

Si, à l’image de bien d’autres cinéastes roumains, Radu Muntean égratigne à plusieurs repris­es son pays d’un humour noir bien corsé (Ior­dache, immi­gré en Suède, n’y survit que grâce à quelques heures de plonge et à la bien­veil­lance d’Inga, une femme vis­i­ble­ment plus… âgée), il a tenu ici à resser­rer son scé­nario sur l’échelle de l’intime. Le bon­heur par­fait n’existant pas, Muntean a qui plus est l’art de met­tre le doigt là où ça fait mal. Mal­gré tous les ser­ments, ne se marie-t-on pour le meilleur (l’amour, la ten­dresse, les enfants) et pour le pire (les belles mères, les men­songes, les insultes vachard­es)? Chaque séquence réu­nis­sant Bog­dan et Smaran­dra fonc­tionne de ce fait comme autant de grains de sable venant enray­er la mélodie du bon­heur qui sem­ble pour­tant flot­ter au-dessus d’eux. Comme si ces deux-là s’étaient déjà engouf­frés à leur insu sur la mau­vaise pente de la vie à deux: lorsque les vis­ages, fâchés, se crispent au moin­dre désac­cord, à la moin­dre con­trar­iété, et qu’il s’agit de défendre bec et ongle son bout de gras pour avoir rai­son. Par­fois jusqu’à l’absurde. Pour­suiv­re sa con­jointe jusqu’aux toi­lettes pour avoir le dernier mot (!) nous a sem­blé être une tech­nique d’intimidation par­ti­c­ulière­ment vicieuse.

Lucide, Radu Muntean nous rap­pelle que le désir de faire un (le ciment du cou­ple amoureux) se dou­ble d’une men­ace de désub­jec­ti­va­tion. Vis­i­ble­ment mère au foy­er, Smaran­dra paraît ter­ri­fiée à l’idée de se voir réduite au rang d’«épouse aigrie». Optant pour la régres­sion le temps d’une nuit, Bogdan/Boogie se pose lui aus­si des ques­tions d’image et d’accomplissement [5]. Magis­tral moment de mise en scène, la dis­pute cen­trale du film laisse éclater cette fragilité iden­ti­taire tapie à l’intérieur de cha­cun. Le lende­main matin, cha­cun ravale sa fierté sans vrai­ment par­don­ner à l’autre. Le bon­heur en famille peut néan­moins renaître. Après tout, se faire de scènes et se porter des coups bas n’est peut être qu’une règle néces­saire au jeu amoureux, «l’exercice d’un droit, la pra­tique d’un lan­gage [com­mun]; qui veut dire: jamais toi sans moi»[6].

Notes

Notes
↑1 Troisième long-métrage de Radu Muntean, après Rage (2002) et The Paper Will Be Blue (2006).
↑2 Joué par le pro­pre fils de Muntean.
↑3 Acteur récur­rent chez le cinéaste, égale­ment vu dans La Mort de Dante Lazares­cu ou le tout dernier Porum­boiu, Polici­er, adjec­tif.
↑4 On se sou­vient bien sûr de sa per­for­mance dans Qua­tre mois, trois semaines, deux jours, Palme d’Or 2007 signée Cris­t­ian Mungiu.
↑5 Est-ce pour cela que l’affiche française du film présente l’acteur com­plète­ment nu? Enfin, presque nu: le «g» du titre vient mas­quer l’organe, sur lequel Allociné a d’ailleurs opéré un drôle de cam­ou­flage (voir “Galerie Pho­tos” du dit site)…
↑6 Roland Barthes, in « Faire une scène », Frag­ments du dis­cours amoureux (1977); repris dans Œuvres Com­plètes, tome III, 1974–1980, éd. du Seuil, 1995, p. 649.