Avec Bon­nard, Pierre et Marthe, Mar­tin Provost pour­suit son tra­vail de biographe, après s’être déjà intéressé aux fig­ures de Séraphine de Sen­lis (Séraphine) et Vio­lette Leduc (Vio­lette). Le réal­isa­teur retrace ici le par­cours du pein­tre Pierre Bon­nard (Vin­cent Macaigne) en cher­chant à met­tre en exer­gue la femme der­rière l’homme, son épouse Marthe (Cécile de France), qui a ren­du pos­si­ble son suc­cès. Mais si le scé­nario ne cesse de rap­pel­er son impor­tance, celle-ci prend une forme pour le moins ambigüe : Marthe existe d’abord et avant tout comme mod­èle (son corps est par ailleurs fréquem­ment morcelé, décom­posé par le regard de Pierre). L’ouverture du film est à cet égard élo­quente : les yeux du pein­tre sont rivés sur sa future femme, qu’il vient à peine de ren­con­tr­er, tan­dis que ses gestes con­densent l’opération fon­da­men­tale au cœur du réc­it – réi­fi­er le corps de la femme, la faire con­tinû­ment bas­culer de sujet à objet d’art. Ain­si objec­ti­fiée, Marthe perd alors son droit au con­sen­te­ment : dans une scène, Pierre lui ôte sa cou­ver­ture alors qu’elle dort pais­i­ble­ment, afin de com­mencer à la pein­dre entière­ment nue. La pos­ture de Marthe, allongée et le sexe exhibé, n’est alors pas sans faire penser à L’Origine du monde de Gus­tave Courbet.

Dans l’absolu, la piste n’est pas sans intérêt, mais il manque ici un ques­tion­nement plus affir­mé sur l’acte de créa­tion et ses enjeux patri­ar­caux, ain­si que sur la place de la femme dans l’œuvre du pein­tre. Au lieu de pren­dre ces ques­tions à bras le corps, Mar­tin Provost les effleure tan­tôt à tra­vers cer­tains dia­logues pas tou­jours inspirés (« Tout le monde se fiche de savoir qui vous êtes […] Vous vivez par le regard d’un pein­tre. C’est la seule chose qui compte »), tan­tôt en s’en remet­tant de manière trop uni­voque à des sur­cadrages (en plus d’être au cœur des tableaux de Pierre, Marthe est sans cesse étouf­fée par le regard du pein­tre). Traitée de façon un peu sim­pliste, la ques­tion fémin­iste qui habite le ciné­ma de Provost (de ses deux précé­dents biopics à Sage Femme et La Bonne épouse) est d’autant plus empesée qu’elle se sub­or­donne à une réflex­ion rel­a­tive­ment ban­cale sur le déter­min­isme social et plus par­ti­c­ulière­ment sur l’habitus de classe. Fasciné sans doute par l’environnement bour­geois qu’il scrute, le met­teur en scène accu­mule les séquences où la triv­i­al­ité de Marthe est binaire­ment mise en oppo­si­tion avec la sophis­ti­ca­tion du milieu artis­tique autour duquel elle gravite. À force de tout sché­ma­tis­er, Mar­tin Provost signe un film sur le regard para­doxale­ment dépourvu d’un véri­ta­ble point de vue cri­tique.