Pour son troisième pas­sage der­rière la caméra (après Mau­vaise foi en 2006 puis Omar m’a tuer en 2011), Roschdy Zem oscille tou­jours entre un souci de justesse du regard et une pru­dence formelle qui ne lui per­met pas encore de réalis­er autre chose que de plaisants télé­films. Le scé­nario de Body­builder – dont on pour­ra regret­ter le titre un peu som­maire compte tenu des enjeux qui y sont dévelop­pés – offrait pour­tant une matière plutôt intéres­sante dans la mesure où on se retrou­ve ici au beau milieu d’un dou­ble con­flit : le pre­mier oppose Antoine (Vin­cent Rot­tiers), petit délin­quant con­traint de dis­paraître de Lyon, à un père body­builder qui ne l’a jamais élevé ; le sec­ond – plus intime et opaque – con­fronte ce même homme à son corps vieil­lis­sant, de moins en moins en mesure de répon­dre aux prouess­es qu’ex­ige une telle activ­ité sportive. Dans cette ren­con­tre, le lien entre ces deux hommes relève d’une néces­sité : si celle d’An­toine sem­ble plus prag­ma­tique – le pré­texte est de fuir les truands qui veu­lent sa peau –, elle le con­fronte néan­moins à un pan de sa vie famil­iale restée jusqu’i­ci en hors-champ. Pour le père, le sérieux avec lequel il endosse de manière inat­ten­due cette nou­velle respon­s­abil­ité se nour­rit d’une droi­ture mil­i­taire qui le car­ac­térise dans l’ex­er­ci­ce de sa pas­sion.

Le corps et l’effort

La belle réus­site de Body­builder est très cer­taine­ment d’avoir trou­vé la juste dis­tance pour filmer ses per­son­nages. Sans jamais tomber dans un voyeurisme mal­sain, Roschdy Zem scrute l’ef­fort et la douleur des pousseurs de poids sans chercher de mal­adroites jus­ti­fi­ca­tions psy­chologiques. S’il parvient à faire sourire de cer­tains excès, c’est tou­jours avec une forme de com­plic­ité bien­veil­lante. Il n’y a dans cette démarche ni mépris ni con­de­scen­dance, juste un intérêt man­i­feste pour ceux qui se livrent à un exer­ci­ce et une dis­ci­pline soli­taires. Sans s’at­tarder de manière trop osten­ta­toire, le réal­isa­teur parvient d’ailleurs à ren­dre compte de cet isole­ment auquel peut con­damn­er ce défi qui n’a jamais d’autres objec­tifs que de répon­dre à un dépasse­ment de soi. La mise en oppo­si­tion avec le tem­péra­ment désor­don­né d’An­toine sem­ble du coup presque trop évi­dente : on imag­ine aisé­ment à quel niveau peut se situer la trans­mis­sion et le poten­tiel de con­ver­sion d’un per­son­nage iden­ti­fié dès le départ comme défail­lant. Sauf que le réc­it parvient à ménag­er un intérêt autour du père : pro­tégé par une robustesse qui pour­rait le ren­dre indif­férent aux tour­ments extérieurs, l’homme fait néan­moins preuve d’une sen­si­bil­ité économe, tra­vail­lé par un doute sincère qui le préserve de la mièvrerie.

Enjeux secondaires

Il est cepen­dant dom­mage que le scé­nario n’ait pas davan­tage misé sur cette quête indi­vidu­elle autour de laque­lle gravi­tent des per­son­nages plutôt attachants (dont celui inter­prété par Mari­na Foïs, assez inat­ten­due dans le rôle de la com­pagne dis­crète et com­préhen­sive) pour se laiss­er par­a­siter par des enjeux sec­ondaires. Du com­porte­ment autode­struc­teur d’An­toine, on ne retient que trop sou­vent ses alter­ca­tions avec Lui­gi et sa bande, trop rapi­de­ment réduits à des magouilleurs de sec­onde zone. On flirte même avec la car­i­ca­ture lorsque deux filles surex­citées débar­quent dans le press­ing de la mère pour lui faire pay­er les méfaits de son fils. Cette approx­i­ma­tion scé­nar­is­tique prou­ve que Roschdy Zem et sa co-scé­nar­iste Julie Peyr ont cher­ché par tous les moyens un pré­texte, aus­si téléphoné soit-il, pour provo­quer un rap­proche­ment entre deux per­son­nages que tout oppose. Le film aurait cer­taine­ment gag­né à se défaire de ce pré­texte pour trou­ver sa pleine cohérence et don­ner davan­tage de corps et de douleur à ses per­son­nages.