Décou­vert quelques jours avant qu’on ne le retire de l’affiche (sor­ti en jan­vi­er 2008 sur deux copies, il a con­nu trois semaines d’exploitation), le film met­tait dans l’embarras. D’abord, il faut bien le dire, parce qu’il n’est pas facile d’en par­ler ; ensuite parce que ren­dre compte d’un film que plus per­son­ne ne pour­rait voir était un peu décourageant. Sa pro­jec­tion récente à la Ciné­math­èque française l’a pour­tant con­fir­mé : Body Rice con­stitue une propo­si­tion esthé­tique de toute pre­mière impor­tance. Écrire sur lui s’impose. Et tant pis si plus per­son­ne ne peut le voir.

Décidé­ment, le Por­tu­gal offre de nos jours les cinéastes les plus rad­i­caux et stim­u­lants qui soient. Après En avant, jeunesse de Pedro Cos­ta – autre film por­tu­gais ayant mis deux ans à atter­rir sur les écrans français et y ayant survécu quelques semaines seule­ment ! –, Body Rice vient se hiss­er sans peine au rang des films les plus impres­sion­nants de l’année. S’il est dif­fi­cile d’en par­ler, c’est qu’au-delà de son apparence de film sur pas grand-chose, de trip minéral et léthargique, il s’agit d’un objet ciné­matographique foi­son­nant.

Body Rice est une suc­ces­sion de plans longs d’une remar­quable intel­li­gence de cadrage. Sans s’in­ter­dire de décadr­er, les plans se fix­ent sou­vent, lais­sant les corps inve­stir le champ comme bon leur sem­ble, favorisant l’attention au moin­dre mou­ve­ment (Julia pose sur soi les vête­ments de l’occupant de la cham­bre d’hôtel qu’elle est cen­sée net­toy­er ; des enfants jouent avec une tortue dans un ruis­seau). Par­fois, de lents et puis­sants trav­el­lings détail­lent ou accom­pa­g­nent ces corps (Anja prend un bain d’argile puis va se douch­er ; des danseurs traî­nent leur pas lourd sur la plage lors d’hyp­no­tiques rave par­ties).

Un car­ton nous apprend que le film – une fic­tion – a été tourné dans le cadre d’un pro­gramme expéri­men­tal de réé­d­u­ca­tion envoy­ant de jeunes Alle­mands aso­ci­aux vivre en com­mu­nauté dans l’Alentejo, région située au sud du Por­tu­gal. Mais la nar­ra­tion, ellip­tique, est réduite au min­i­mum. Si rien n’échappe à la com­préhen­sion, il appa­raît bien vite que Vieira da Sil­va est moins intéressé par l’histoire que par le corps et par son rap­port con­cret, immé­di­at, à son envi­ron­nement et aux autres corps. Un plan génial parvient même à trans­former un objet en corps : un robot pour enfant y prend vie devant Katrin hébétée.

C’est un film physique, rocailleux, lourd, où un soleil de plomb irradie une pel­licule aux couleurs désat­urées et écrase des corps tra­ver­sant dif­férents états : aphasie ou spas­mophilie, sérénité ou transe. Le cinéaste se refuse évidem­ment à juger ses per­son­nages sans énergie, sans volon­té, sans pro­jet. Cette atmo­sphère no future, qui plombe quelque peu, fait aus­si toute la force et la beauté du film. D’au­tant que, l’hori­zon s’an­nonçant bouché, c’est à l’i­ci et main­tenant qu’il con­vient de prêter atten­tion. Or cha­cun des plans racon­te quelque chose, bruisse de mou­ve­ments et de res­pi­ra­tion, étonne et cap­tive le regard. Scan­dé par des morceaux de musique indus­trielle, de cold wave ou de hard tech­no (une excep­tion : l’utilisation un rien facile et pour­tant si effi­cace d’un chant baroque, qui n’est pas sans rap­pel­er la fin de Last Days), Body Rice est un film punk plein de vie, dont il faut guet­ter sans répit la prochaine pro­jec­tion.