Le regard plein d’espoir (d’idées neuves) et de com­plex­es (de posi­tion­nement) que le ciné­ma com­mer­cial français de ces temps derniers jette régulière­ment vers son cousin d’Amérique s’est cette fois posé sur un genre assez sin­guli­er : les films de blax­ploita­tion des années 1970. Ce choix, pour le moins orig­i­nal dans nos con­trées, pour­rait-il être fac­teur d’inspiration et d’élévation au-delà du niveau glob­ale­ment déplorable des ten­ta­tives de classe améri­caine made in France ?

Maniérisme dévoué

Intro­duit au ciné­ma via une pau­vre punch-line signée Luc Besson pour Ban­lieue 13 (“Ici c’est pas Mona­co, c’est Bag­dad !”[1]), le rappeur MC Jean Gab’1 au pseu­do­nyme plein de promess­es tient ici le pre­mier rôle éponyme de ce film d’action au bud­get assez mod­este, sans pour autant démon­tr­er de pro­grès nota­bles dans un jeu d’acteur digne de cours de théâtre de col­lège. À sa décharge, aucun de ses parte­naires ne relève vrai­ment le niveau, avec men­tion pour les inter­prètes de méchants menaçant de déporter le film vers une car­i­ca­ture d’OSS 117. Mais il faut bien l’avouer : durant au moins la pre­mière demi-heure (“Black”, petit braque­ur de ban­lieue, laisse tous ses potes sur le car­reau après un coup raté, puis part sur un autre “au pays” – le Séné­gal – où il n’a encore jamais mis les pieds), ce hand­i­cap et quelques autres dont souf­fre la fac­ture de ce film ne passent pas si mal, et pour­raient même don­ner l’illusion d’être volon­taires.

C’est que Black se posi­tionne très tôt comme un exer­ci­ce d’hommage de niveau ama­teur à une époque (les sev­en­ties) et des gen­res ciné­matographiques de ten­dance US (la blax­ploita­tion, le film de braquage) par décalquage un peu grossier des car­ac­téris­tiques nar­ra­tives qui y sont restées asso­ciées — en en devenant de fait des clichés — dans l’esprit pop­u­laire. Bande musi­cale funky, réal­i­sa­tion gorgée d’effets pho­tographiques et de mon­tage prisés de l’époque et des gen­res[2], répliques vir­iles comme lit­térale­ment traduites de l’anglais tant elles son­nent faux en français (le syn­drome “Ouvre cette putain de porte, enculé !”) : tout ici évoque l’exercice de mimétisme bon marché et un peu puéril, mais pas pré­ten­tieux pour un sou, ani­mé d’un sen­ti­ment pre­mier degré et sincère pour les matéri­aux qu’on recy­cle. Cela ne paie certes pas de mine, et ne fera avancer ni le ciné­ma de genre ni le débat sur les rap­ports inter-eth­niques (ici, c’est un peu l’apartheid : les Noirs, même mal­hon­nêtes, seront tou­jours plus fréquenta­bles que les Blancs). Mais le plaisir que les arti­sans de Black sem­blent avoir eu à se com­plaire dans un maniérisme total imprégné de dévo­tion à défaut de réflex­ion s’avère, au moins pour un temps, mod­este­ment com­mu­ni­catif, au-delà de défauts cri­ants.

Mauvais plan pour une rencontre

C’est quand il essaie de pren­dre des ini­tia­tives au-delà de cet hori­zon lim­ité que le film, soudain, implose sur sa pro­pre médi­ocrité sans espoir de rémis­sion. Le grand écart raté entre mimétisme de la nar­ra­tion améri­caine et néces­sité de s’approprier, sur le plan cul­turel ou per­son­nel, le pro­duit : c’est un peu le boulet qui traîne aux pieds du ciné­ma de genre qui s’est dévelop­pé en France ces dernières années. Le recours de ces films à la copie d’une effi­cac­ité venue d’ailleurs, déjà d’in­spi­ra­tion diverse­ment imper­son­nelle, ne serait pas aus­si indi­geste si, dans le même mou­ve­ment, ils ne ten­taient pas de se don­ner arti­fi­cielle­ment — et d’une fac­tic­ité qui hurle à l’écran — une iden­tité qui les dis­tingue de leur inspi­ra­tion orig­i­nale : qui plus frontal, qui plus tor­turé, qui plus intimiste, générale­ment plus français — avec toute la pesan­teur que cet impératif d’af­fir­ma­tion cul­turelle et nationale com­porte.

Quelques sec­on­des au début de Black ont pu faire croire que celui-ci tente habile­ment un brouil­lage des fron­tières entre série B et chronique réal­iste : un marabout africain erre dans les rues de Paris, déblatérant une prophétie, mais indis­cern­able d’un déli­rant qu’on pour­rait crois­er dans un couloir de métro, et même rail­lé par le héros lui-même. Une fois le film claire­ment par­ti sur les rails du petit exer­ci­ce de style, on réalise peu à peu que cette scène n’é­tait que l’an­nonce de la cat­a­stro­phe à venir, de l’écroule­ment du réc­it sous la pres­sion des vel­léités divers­es que les auteurs s’avèrent n’avoir aucun moyen d’as­sumer. Car Black, inca­pable de s’en tenir à sa petite mod­estie de spec­ta­teur-copieur, tente bien­tôt de s’en­gager sur des pistes un peu plus nova­tri­ces, quitte à mélanger les gen­res. Seule­ment, faute cette fois de vraies idées et d’un peu plus de con­vic­tion dans l’ap­proche ciné­matographique du pro­jet, c’est à tra­vers l’immensité du grand n’importe quoi qu’il dérive. Un fémin­isme de sit­com, invité par l’apparition d’une femme-flic émule de Coffy la pan­thère noire mais moulée d’après la série de TF1 Femmes de loi, n’est hélas pas le pire des maux qui s’a­bat­tent sur Black, même si MC Jean Gab’1, en macho maté, y dis­crédite pour de bon sa nou­velle car­rière d’acteur. Les ten­ta­tives de con­sid­éra­tions eth­nologiques (Black du 93 retourne à la terre de ses ancêtres) sus­ci­tent la même émo­tion que des vidéos de vis­ites touris­tiques, avant le clou du spec­ta­cle: l’in­vo­ca­tion d’un mys­ti­cisme de série B qui, au lieu de dynamiser le film comme atten­du, ne font qu’achev­er de le ren­dre invertébré et ridicule (le cli­max en forme d’épisode de Man­i­mal en mode amor­phe et sans les effets spé­ci­aux)… Black le braque­ur n’au­rait sans doute jamais dû quit­ter sa ban­lieue, ni Black le film son bac à sable d’o­rig­ine.

Quand les arti­sans et les décideurs du ciné­ma de genre français sauront mieux plac­er et assumer leurs ambi­tions, peut-être sera-t-on moins sou­vent inviter à dress­er des con­stats d’échec cuisant comme celui-ci. Pas gag­né.

Notes

Notes
↑1 Dans Black, il a droit à une réplique ana­logue, du genre “Si c’est Bey­routh, ce sera comme à Bey­routh”. Il aime les points chauds, le Gab’1.
↑2 Sig­nalons que Pierre Laf­far­gue a été graphiste mul­ti­mé­dia avant de pren­dre une caméra.