Jeanne et Jean, jeunes paysans et serfs acca­blés par les tax­es de leur seigneur, s’aiment mais ne peu­vent acheter leur mariage auprès de leur maître. Jeanne, vio­lée par les sbires du châte­lain, puis séduite par le dia­ble, gagne mal­gré elle des pou­voirs de sor­cière qu’elle exerce pour déchaîn­er le mal sur la com­mu­nauté. Après Les Mille et Une Nuits (1969) et Cleopa­tra (1970), Bel­ladon­na clôt la trilo­gie Ani­mera­ma du stu­dio japon­ais Mushi, joyeuse démon­stra­tion d’un ciné­ma d’animation pour adulte, mélange de gen­res et de tons, éro­tiques et comiques, placés dans des univers «exo­tiques»: l’Orient, l’Égypte romaine, la France médié­vale. En adap­tant ici l’univers dépeint par Jules Michelet dans son essai de 1862, La Sor­cière, Eiichi Yamamo­to con­jugue révo­lu­tion sex­uelle, psy­chédélisme under­ground et messe noire dans une œuvre défini­tive­ment rad­i­cale.

Fritz the Jap

À bien des égards, Bel­ladon­na sem­ble être le pen­dant japon­ais de Fritz the Cat, fig­ure con­tes­taire new-yorkaise adap­tée de la bande dess­inée de Robert Crumb et sor­tie un an plus tôt sur les écrans. Les deux films présen­tent la même énergie à cass­er les codes de l’animation (alors qu’en 1970, Dis­ney sor­tait Les Aris­tochats, et en 1973 Robin des Bois) en allant puis­er dans des sources graphiques et musi­cales con­tem­po­raines, en refu­sant un dessin sage aux lignes définies et défini­tives au prof­it de formes hétérogènes et en muta­tion, et en accor­dant flashs et dis­tor­sions de l’animation japon­aise aux vrilles musi­cales du rock psy­chédélique de Masahiko Satoh. La bande orig­i­nale, omniprésente, flirte tan­tôt avec le funk, tan­tôt avec une orches­tra­tion plus dra­ma­tique – le final, porté part des trompette orches­trales, n’étant pas sans rap­pel­er les meilleures heures de Mor­ri­cone chez Ser­gio Leone, quelques années plus tôt. La révo­lu­tion sex­uelle dont rend compte le film (celle de l’héroïne d’abord, dans sa sex­u­al­ité dévo­rante, mais aus­si celle de la mise en scène elle-même, explicite­ment éro­tique) tra­vaille un mou­ve­ment de révolte con­tre l’ordre établi qui fait de Jeanne une icône avant-gardiste des révo­lu­tions à venir – le film se ter­mi­nant en citant directe­ment la marche des femmes sur Ver­sailles d’octobre 1789. L’usage des plantes médi­cales de la sor­cière con­tre le fléau de peste qui s’abat sur le vil­lage joue sur l’am­biguïté fon­da­men­tale des drogues, enrac­inées dans le phar­makon grec (à la fois «remède» et «poi­son»), et donne lieu à des hal­lu­ci­na­tions visuelles so sev­en­ties qui sont pour une part non nég­lige­able du plaisir et de la force du film.

Déconstruction graphique

Ani­mé, le dessin ne l’est en réal­ité par vrai­ment. La majeure par­tie du temps, la mise en scène passe par des planch­es inertes dévoilées en bal­ayage ou en zoom arrière pro­gres­sif, est peu­plées des voix des per­son­nages et gon­flées d’ambiances musi­cales et sonores. L’allongement de l’espace graphique qui en découle (lorsque par exem­ple, l’héroïne est filmée de pied en cape) ren­voie aux toiles (et aux corps) tout en longueur de Schiele, Mossa et Klimt, dont s’inspire net­te­ment le film. Ligne claire et mem­bres décharnés, vides et pleins de l’image, univers médié­val roman­tique: le tableau sym­bol­iste com­posé par l’illustrateur toky­oïte Kuni Fukai reste cap­ti­vant. Ponctuelle­ment, l’image s’anime, accom­pa­g­nant d’abord la bru­tal­ité d’une action, dévelop­pant plus tard les trans­for­ma­tions, pou­voirs et méta­mor­phoses réelles et men­tales imposées par la sor­cière. La scène de viol de Jeanne, en par­ti­c­uli­er, est con­fon­dante d’expressivité et de vio­lence, mal­gré une absence de représen­ta­tion directe des sex­es: on y voit le corps de Jeanne, assail­li par des formes som­bres, déchiré par le milieu d’un grand éclair rouge. Deux motifs ani­més revi­en­nent de manière récur­rente: con­trac­tions et étire­ments, notam­ment du dia­ble à la forme phallique claire, exp­ri­mant visuelle­ment les forces invo­qués par cette étrange et longue messe noire ciné­matographique. La lutte ambiguë des per­son­nages, entre com­bat et ébat (Jeanne con­tre le dia­ble, puis con­tre le vil­lage, le seigneur et sa troupe) est en réal­ité au cœur du pro­pos du film et au fonde­ment même de son style visuel, fait de chevelures baude­lairi­ennes, de motifs flo­raux et de flux entremêlés envahissant l’écran dans une danse lubrique.