Directe­ment inspiré de l’ou­vrage de Javier Bal­adía qui porte le même nom, Barcelona, avant que le temps ne l’ef­face de Mireia Ros pro­pose un véri­ta­ble voy­age dans le temps. De la fin du 19e siè­cle à la guerre civile espag­nole, la ville de Barcelone se dévoile au tra­vers d’une grande famille mêlant indus­triels et intel­lectuels. Si la démarche his­torique est indé­ni­able­ment intéres­sante, on pour­ra néan­moins exprimer de fortes réserves sur la forme.

Qui n’a jamais rêvé de recon­stituer un arbre généalogique telle­ment pré­cis qu’il ouvre la porte à toutes les sup­po­si­tions romancées con­cer­nant ses aïeux ? Javier Bal­adía, l’un des descen­dants de l’une des plus grandes famille de Barcelone, a mené un minu­tieux tra­vail d’en­quête pour faire revivre la belle époque, celle qui vit la cité cata­lane devenir pro­gres­sive­ment une ville à stature inter­na­tionale. De cette recherche, l’homme en a fait un roman, Abans que el Temps Ho Esbor­ri, devenu un suc­cès en librairie. Il faut dire que le sujet a tout pour séduire : des années 1880 à la guerre civile de 1936 dont l’is­sue scel­la pour qua­tre décen­nies le sort de l’Es­pagne, les ancêtres de Bal­a­dia comp­taient par­mi les influ­ents de Barcelone, à la fois dans les secteurs de l’in­dus­trie et de la cul­ture. Mais loin de con­solid­er un équili­bre famil­ial, cette prospérité n’a fait qu’en­cour­ager les luttes de pou­voir, les diver­gences de vues, les sac­ri­fices sur l’au­tel de la réus­site. C’est de ce côté que l’au­teur est allé fouiller, cher­chant à faire cra­quer le ver­nis de la bien­séance, rap­pelant au pas­sage un con­texte his­torique où l’ex­ploita­tion des tra­vailleurs et le colo­nial­isme con­tribuaient directe­ment au suc­cès des affaires. Cette matière très riche, l’ac­trice et réal­isatrice espag­nole Mireia Ros a souhaité en faire un film : un pari ô com­bi­en dif­fi­cile lorsque l’on se pose la ques­tion de la représen­ta­tion et de l’in­car­na­tion d’in­di­vidus qui, sur le papi­er, exis­tent sans mal. Par chance, et fait extrême­ment rare pour l’époque, cette famille a pris rapi­de­ment l’habi­tude d’u­tilis­er la caméra. Dans des moments plus intimistes ou dans les usines, les pris­es de vue sont telle­ment nom­breuses qu’elles sem­blent faire revivre une époque qu’on croy­ait à jamais dis­parue.

Toute la ques­tion est main­tenant de savoir ce que la réal­isatrice fait de ces abon­dantes archives : et c’est là que le bât blesse. Si la matière pre­mière du film présente un indé­ni­able intérêt, on sent que Mireia Ros a préféré min­imiser les risques en se don­nant le plus de chances pos­si­bles de ren­dre séduisant le mon­tage final. Le dan­ger de rester en dehors de cette rétro­spec­tive famil­iale n’est pas nég­lige­able mais on sent à de trop nom­breux moments que la réal­isatrice n’a pas eu suff­isam­ment con­fi­ance en son pro­jet pour ne pas l’en­com­br­er de tics, d’ef­fets et de fior­i­t­ures qui l’éloignent de l’ex­péri­men­ta­tion visuelle pour le rap­procher du pro­duit télévi­suel. Cer­taines fic­tions en usent et abusent, des appli­ca­tions mobiles comme Insta­gram l’in­sti­tu­tion­nalisent : le sépia est ten­dance mais pas parce que cela ajoute du sens à l’im­age, seule­ment parce que c’est joli et donne le sen­ti­ment d’une cer­taine authen­tic­ité. C’est dom­mage que Barcelona, avant que le temps ne l’ef­face suc­combe à autant d’ef­fets inutiles, comme ces ajouts de fil­tres ou ces jeux sur les voix pour rap­pel­er que l’émet­teur nous revient d’en­tre les morts. Davan­tage de sobriété n’au­rait donc pas été super­flue, surtout que le film réus­sit l’essen­tiel : recon­stru­ire une géo­gra­phie croisée, celle d’un ter­ri­toire et d’une famille, là où il aurait été facile de som­br­er dans l’é­parpille­ment, les allers-retours inces­sants. Ce suc­cès, le pro­jet le doit à une cer­taine qual­ité d’écri­t­ure qui sait con­tourn­er les pièges tout en alliant nos­tal­gie et douce ironie à l’é­gard d’une éton­nante galerie de per­son­nages, indé­ni­ables fruits de leur époque.