Tourné avec une caméra Bolex 16mm en 2019 (soit trois ans avant la sor­tie d’Enys Men, seul film de Mark Jenkin jusque-là sor­ti en France), Bait repose sur un canevas nar­ratif rel­a­tive­ment sim­ple : dans un vil­lage des Cornouailles, des pêcheurs peinent à vivre de leur méti­er. Dans le même temps, de rich­es Lon­doniens s’y instal­lent lors de la péri­ode esti­vale, trans­for­mant le lit­toral en vil­lé­gia­ture. Mar­tin et son frère ont ain­si dû ven­dre la mai­son héritée de leur père à une famille bour­geoise venue de la cap­i­tale. Cette dépos­ses­sion accom­pa­gne la dégra­da­tion de leur rela­tion : alors que Mar­tin con­tin­ue de pra­ti­quer la pêche arti­sanale, son frère a choisi de s’adapter aux muta­tions économiques de la région en se recon­ver­tis­sant dans le tourisme (il pro­pose désor­mais des excur­sions en mer aux vis­i­teurs). L’intérêt de Bait réside dans la manière dont Jenkin tente d’inscrire ce con­flit dans une dra­maturgie avant tout formelle (même s’il ne parvient pas à s’y tenir tout du long), plutôt que d’en faire le sup­port d’un con­flit psy­chologique ou d’un dilemme moral atten­du (comme As Bestas de Soro­goyen, qui présente un point de départ sim­i­laire). En témoigne l’une des pre­mières séquences, con­stru­ite sur un mon­tage par­al­lèle qui entremêle les gestes du pêcheur avec l’arrivée de la famille lon­doni­enne dans leur mai­son de vacances. Au sein d’une mise en scène frag­men­tée, Jenkin priv­ilégie les gros, voire très gros plans pour ren­dre sen­si­bles les deux milieux : aux matéri­aux rugueux de la pêche (le bois trem­pé, les cages, les lour­des chaînes de métal, les nœuds et les filets) répon­dent la car­rosserie bril­lante d’une voiture, la sur­face lisse d’un réfrigéra­teur ou encore les coiffes dorées de bouteilles de cham­pagne. La dimen­sion qua­si doc­u­men­taire des plans de pêche est ain­si drama­tisée par les rac­cords et le mon­tage au rythme haché, qui instille une ten­sion en fig­u­rant l’antagonisme entre les deux mon­des représen­tés.

La façon dont Jenkin retran­scrit ce con­flit lorgne ain­si explicite­ment vers le ciné­ma muet – les répliques des per­son­nages sont d’ailleurs assez laconiques (du moins dans les vingt pre­mières min­utes), se fon­dant avec la dimen­sion ryth­mique du mon­tage comme pou­vaient le faire les car­tons d’autrefois. Le cinéaste sem­ble même s’inspirer des films et écrits de Jean Epstein, notam­ment dans sa façon de penser la spé­ci­ficité de la fable ciné­matographique. Epstein accor­dait en effet un rôle décisif à la valeur expres­sive du gros plan, qui con­fère aux vis­ages et aux objets une forte den­sité affec­tive et dra­ma­tique, plus intense à ses yeux qu’une approche nar­ra­tive héritée de la lit­téra­ture : « Générale­ment, le ciné­ma rend mal l’anecdote. Et « action dra­ma­tique » y est une erreur (…). La véri­ta­ble tragédie est en sus­pens. Elle men­ace tous les vis­ages. Elle est dans le rideau de la fenêtre et le loquet de la porte. Chaque goutte d’encre peut la faire fleurir au bout du sty­lo­graphe. Elle se dis­sout dans le verre d’eau. »[1] Dans ses moments les plus réus­sis, Bait fait plan­er la tragédie en la déplaçant de la sorte vers les objets les plus ordi­naires du décor, à l’image d’un gros plan récur­rent sur un nœud coulis­sant que l’on serre, où se con­dense la ten­sion pro­gres­sive s’emparant du vil­lage. Les gestes et objets observés de très près (une cig­a­rette jetée brusque­ment, un cageot qui tombe sur le sol) devi­en­nent dès lors les moteurs du réc­it. Les out­ils de Mar­tin se trou­vent par ailleurs dupliqués d’une scène à l’autre : d’abord util­isés lors de scènes de pêche, ils appa­rais­sent ensuite comme les objets d’une déco pit­toresque dans le bar du vil­lage ou dans la mai­son réamé­nagée par les Lon­doniens. Le mix­age sonore post­syn­chro­nisé obéit à une logique ana­logue, en isolant des bruits prosaïques (le bour­don­nement d’un moteur de bateau ou le sif­fle­ment d’une bouil­loire) pour créer une atmo­sphère inquiète ou suf­fo­cante. La « tragédie en sus­pens » s’inscrit dans la matière même de la pel­licule dévelop­pée de façon arti­sanale, dont les oscil­la­tions lumineuses et altéra­tions font pal­piter l’image, en par­ti­c­uli­er lors de dis­putes ou affron­te­ments entre les locaux et les nou­veaux arrivants.

L’image même traduit par ailleurs une dif­férence de point de vue entre les deux « camps ». Le vis­age par­ti­c­ulière­ment pho­togénique du neveu de Mar­tin, sou­vent filmé clope au bec en gros plan, con­traste avec celui du fils de bonne famille, per­son­nage plus falot et gauche, régulière­ment saisi dans des pos­tures ou expres­sions qui soulig­nent son inadéqua­tion à cet envi­ron­nement (par exem­ple, lorsqu’il se trou­ve engoncé dans sa com­bi­nai­son de plongée en lycra). En somme, le noir et blanc acci­den­té de la Bolex a des affinités avec les paysages rocailleux et le monde arti­sanal des pêcheurs alors qu’à l’inverse, les mar­ques de moder­nité (les porta­bles, les vête­ments et l’intérieur de la mai­son de pêcheur réamé­nagée) jurent avec l’esthétique du film. C’est que Bait n’est pas une étude de cas soucieuse de peser équitable­ment les torts et les raisons de cha­cun, mais bien une trans­fig­u­ra­tion ciné­matographique d’une sit­u­a­tion don­née. Le film ne parvient toute­fois pas à don­ner toute sa mesure à ce par­ti pris, qui tend à s’effriter dans la durée. D’une part, la répéti­tion de sit­u­a­tions rel­a­tive­ment sim­i­laires, bien que mod­ulées selon dif­férents degrés d’intensité, finit par émouss­er cer­tains procédés – le mon­tage par­al­lèle ou le mix­age sonore, qui isole et ampli­fie cer­tains bruits de chocs, devi­en­nent un peu sys­té­ma­tiques. De l’autre, Jenkin finit par recourir à des con­fronta­tions dia­loguées plus plate­ment mis­es en scène, où les per­son­nages ver­balisent des rap­ports de force que le tra­vail du cadre et du mon­tage avait déjà ren­dus per­cep­ti­bles. Si bien que les expéri­men­ta­tions formelles sem­blent com­par­ti­men­tées dans quelques séquences sail­lantes, plutôt que d’irriguer l’ensemble du film. C’est le cas par exem­ple d’un choix de mon­tage stim­u­lant, mais trop spo­radique­ment exploité : des plans issus de scènes antérieures ou à venir s’immiscent dans le cours du réc­it, annonçant par exem­ple dès les pre­mières min­utes une alter­ca­tion vio­lente qui éclat­era plus tard. Cette dynamique se cristallise dans plusieurs motifs récur­rents, notam­ment celui d’un verre brisé ou d’un miroir éclaté, dont les frag­ments réfléchissent furtive­ment le vis­age du père défunt des deux pêcheurs. À tra­vers ces sur­faces morcelées, Jenkin fig­ure un monde fis­suré par la col­li­sion entre dif­férentes tem­po­ral­ités : celle d’un mode de vie ver­nac­u­laire inscrit dans une his­toire longue et celle, plus récente, incar­née par l’arrivée des touristes. L’idée est séduisante, mais reste surtout can­ton­née au début et à la fin du film ; lorsqu’elle réap­pa­raît dans le dernier quart d’heure, on la perçoit comme un principe théorique qui peine alors à sus­citer un véri­ta­ble trou­ble.

Notes

Notes
↑1 Jean Epstein, Bon­jour ciné­ma, Paris, Édi­tions de la Sirène, 1921 ; Écrits sur le ciné­ma, Paris, Seghers, 1974, p. 86.