L’origine du phénomène des « back­rooms » remonte à la pub­li­ca­tion d’une pho­to en 2019 sur le forum 4chan. On y voy­ait l’intérieur d’un immeu­ble vide et inquié­tant de par son extrême banal­ité, avec son papi­er peint jaune délavé éclairé au néon. De cette sim­ple image naquit un creep­y­pas­ta[1] con­stru­it col­lec­tive­ment par les inter­nautes, autour de l’idée que ce lieu appar­tiendrait à une autre dimen­sion peu­plée de créa­tures innom­ma­bles. L’un des prin­ci­paux con­tribu­teurs à cet univers fut juste­ment Kane Par­sons qui, avant d’en réalis­er l’adaptation pour le ciné­ma, pub­lia de nom­breuses vidéos de « back­rooms » sur YouTube. Adop­tant le style du found footage, ses per­son­nages y arpen­taient les lieux caméra au poing et par­tic­i­paient cha­cun, par leurs errances, à l’exploration (fic­tive) de ce monde mys­térieux.

Dans ce pas­sage au long-métrage, ce sont Clark (Chi­we­tel Ejio­for) et Mary (Renate Reinsve) qui décou­vrent les lieux. Le pre­mier, après avoir tra­ver­sé un mur dans le mag­a­sin de meubles dont il a la ges­tion, entre­prend de car­togra­phi­er le labyrinthe. La sec­onde, sa psy­ch­an­a­lyste, ne s’y engage que plus tard, suite à la dis­pari­tion de son patient. Scindé en deux par­ties séparées par une ellipse, ce Back­rooms adopte ain­si une forme étirée (voire décousue) assez con­tra­dic­toire avec la dimen­sion claus­tro­pho­bique des vidéos orig­i­nales de Par­sons. Car au ciné­ma comme sur YouTube, c’est bel et bien quand les per­son­nages se per­dent dans ces locaux agencés de manière absurde que le con­cept fonc­tionne le mieux. Plus encore que l’absence de fenêtre ou les échos de bruits de pas, c’est ici l’espace lui-même qui fait peur. Aucune logique humaine ne sem­ble avoir présidé à la con­cep­tion de cet univers aux apparences pour­tant famil­ières, sorte de réin­ter­pré­ta­tion cauchemardesque d’une réal­ité mal com­prise. « Ce serait comme deman­der à une per­son­ne qui n’a jamais vu de chien de dessin­er un chien », déclare ain­si Clark alors qu’il essaie de décrire le décor à Mary après y avoir pénétré pour la pre­mière fois. L’idée, géniale, évoque forte­ment les étrangetés que peu­vent pro­duire les images générées par IA (sans que le film n’en fasse jamais men­tion). Mal­heureuse­ment, à mul­ti­pli­er les allers-retours entre les « back­rooms » et le « monde réel », le film finit par diluer la peur de se retrou­ver piégé dans un tel enfer. D’autant plus que de longues scènes de dia­logues vien­nent alour­dir l’ensemble, soit en psy­chol­o­gisant les rap­ports des per­son­nages au lieu, soit en pro­posant de fauss­es bribes d’explication qui ser­vent essen­tielle­ment à entretenir le mys­tère. Restent les trou­blantes créa­tures, reposant sur la même idée d’une imi­ta­tion ratée, cette fois d’êtres humains. Telles les aber­ra­tions du début des IA généra­tives, celles-ci présen­tent de nom­breuses erreurs anatomiques (par­ties du corps dupliquées ou man­quantes, prob­lèmes de pro­por­tions…) d’une étrange beauté. Mais la présence de ces mon­stres fasci­nants ne suf­fit pas pour autant à dis­siper l’impression d’une adap­ta­tion trop étirée, qui hésite entre dif­férentes direc­tions sans jamais trou­ver sa forme au-delà de ce qui avait déjà été pro­posé sur YouTube. Peut-être que le pas­sage sur grand écran était, de toute manière, des­tiné à décevoir, et que ces « back­rooms » ne seront jamais plus ter­ri­fi­antes qu’observées par la lorgnette d’une petite fenêtre vidéo.

Notes

Notes
↑1 Réc­it effrayant dif­fusé sur inter­net, sou­vent présen­té comme réel.