Quelque part dans une petite ville froide du Chili, un cou­ple de quadragé­naires tente en vain d’adopter un enfant. La femme, une insti­tutrice appré­ciée pour sa disponi­bil­ité et son sens de la péd­a­gogie, ne peut pas enfan­ter pour des raisons que le scé­nario se gardera d’évo­quer durant toute la pre­mière par­tie du film. Frus­trée par sa con­di­tion qui la met dans un cer­tain état d’im­puis­sance, elle se laisse alors intriguer par un sor­dide fait divers relaté dans un jour­nal local : dans une décharge de la région, un nou­veau-né a été retrou­vé mort sans qu’on puisse en déter­min­er sa prove­nance. Con­tre toute attente, la femme décide alors d’adopter le mort-né afin de lui offrir une iden­tité mais surtout une sépul­ture. À défaut de pou­voir pren­dre en charge un vivant néces­si­teux, il est donc ques­tion pour cette femme de ren­dre à ces défunts ce dont on les a privés : une dig­nité d’être humain. Que ce sujet prenne place au Chili n’a bien évidem­ment rien d’in­no­cent, surtout que la stéril­ité de la pro­tag­o­niste a à voir avec les heures som­bres de l’his­toire du pays pen­dant lesquelles – jusqu’en 1988 – le régime dic­ta­to­r­i­al de Pinochet a com­mis des atroc­ités, tué des opposants et fait dis­paraître des corps. De ces dis­parus ren­dus anonymes par la force des choses, Patri­cio Guzmán en a tiré récem­ment Le Bou­ton de nacre, un superbe doc­u­men­taire ample et lumineux sur l’his­toire agitée du pays, faite d’événe­ments trau­ma­tiques refoulés par la con­science pop­u­laire. Ces bébés aban­don­nés à leur triste sort dans ces décharges publiques offrent donc une allé­gorie sup­plé­men­taire sur les vicis­si­tudes de l’his­toire chili­enne, ce à quoi le per­son­nage prin­ci­pal répond par une volon­té de prise en charge de ces poids morts dont la société ne sait que faire. Com­mence alors pour elle un par­cours du com­bat­tant auprès des admin­is­tra­tions afin d’obtenir un droit per­me­t­tant aux très jeunes vic­times d’éviter la fos­se com­mune.

Morne paysage

De ce pro­gramme ambitieux, Rodri­go Sepúlve­da échoue néan­moins à faire une propo­si­tion qui sorte d’un nat­u­ral­isme à gros traits et telle­ment atten­du qu’il rend l’en­tre­prise sus­pecte à plus d’une reprise. Tous les ingré­di­ents sem­blent réu­nis, des paysages plu­vieux aux intérieurs sous-éclairés en pas­sant par les vis­ages gris et tristes, une lumière bla­farde, etc. Par un effet de con­traste qui ne fait qu’ap­puy­er le sym­bol­isme démon­stratif de la mise en scène, le dernier plan du film s’achève sur un beau ray­on de soleil venu éclair­er le vis­age de notre pro­tag­o­niste, enfin récom­pen­sée pour le com­bat mené jusqu’i­ci. Même si le réal­isa­teur se garde bien évidem­ment de juger son per­son­nage – au con­traire, il invite même le spec­ta­teur à faire corps avec sa quête, aus­si mor­bide puisse-t-elle paraître – il n’en reste pas moins que le scé­nario et le mon­tage se com­plaisent à de nom­breuses repris­es à exhiber des sit­u­a­tions-lim­ites. On pense par exem­ple à l’ob­sti­na­tion avec laque­lle la femme sup­plie un juge de lui accorder une audi­ence, ou alors à cet entre­tien frontal au cours duquel il faut impéra­tive­ment jus­ti­fi­er la rai­son pour laque­lle cette même femme n’a jamais pu enfan­ter. Il y a dans cette manière d’in­sis­ter sur un détail sor­dide plus qu’un autre une façon de faire dis­crète­ment spec­ta­cle, comp­tant sur le nat­u­ral­isme for­cé de la mise en scène pour don­ner tort aux mau­vais esprits qui n’y ver­raient que cal­cul. Mal­gré ses quelques qual­ités (des acteurs plutôt bons, une volon­té louable de faire écho à l’his­toire récente du pays et à la place pré­caire des femmes dans cette société encore très patri­ar­cale), Auro­ra donne l’im­pres­sion de se repaître des fan­tômes du passé sans jamais pro­pos­er d’autres alter­na­tives. Ici, le mor­bide n’est jamais tran­scendé par une hau­teur de vue, le réal­isa­teur étant prob­a­ble­ment trop sûr de l’ef­fet que pro­duira une telle his­toire sur son pub­lic.