Ça y est : Luc Besson est devenu offi­cielle­ment un par­jure. Après avoir déclaré, répété, promis, craché toute sa car­rière durant qu’il ne réalis­erait ni plus ni moins que dix films (pourquoi cette con­trainte ? comme ça, parce que, pour la légende), le voici qui sort son onz­ième. Mais faut-il s’é­ton­ner que l’homme renâ­cle autant à lâch­er son petit arti­sanat, lui qui a tou­jours défendu — en réal­isa­teur comme en pro­duc­teur — un ciné­ma-cocon qui ras­sure, berce, flat­te, infan­tilise ?

Le fantôme de la fantasy

Pre­mier héros récur­rent de Besson (si on excepte “Vic­tor le net­toyeur” de Niki­ta qui s’est vu recy­cler en Léon), Arthur revient donc pour de nou­velles aven­tures, et fera comme dans le pre­mier épisode un va-et-vient entre le monde que nous con­nais­sons (enfin, presque : un monde de fic­tion famil­iale améri­caine bêtasse des années 1960, mais éclairée comme une pub pour huile de cui­sine) et celui des Min­i­moys (minus­cules créa­tures d’une société au look végé­to-insec­toïde revis­ité façon Cinquième Élé­ment). Qu’im­porte les péripéties du blondinet, le sort de ses proches ou la fameuse vengeance de Mal­tazard : le scé­nario et les enjeux dra­ma­tiques, pas plus évolués que ceux d’un épisode de mau­vaise série ani­mée, tien­nent sur une feuille de papi­er à cig­a­rettes, ou plutôt sur le grain de riz qu’Arthur reçoit au début du film en guise d’ap­pel au sec­ours — naïveté imposée en règle absolue comme si, selon le préjugé moisi et invalidé depuis longtemps, c’é­tait l’essence même du film pour enfants. Comme les autres incur­sions de Besson dans des sous-gen­res ciné­matographiques habituelle­ment asso­ciés à Hol­ly­wood, les Arthur sont, avant tout, à la fois le fruit d’en­vies per­son­nelles un peu puériles de racon­ter des his­toires qui plaisent à tout le monde, et des ten­ta­tives plus pro­fes­sion­nelles de s’im­pos­er dans un domaine peu fam­i­li­er au ciné­ma français en agi­tant le dra­peau nation­al. Ici, en l’oc­cur­rence, c’est l’é­va­sion dans un univers de fan­ta­sy ani­mé en 3D qui nous est pro­posée. Non pas que ce genre soit tout à fait nou­veau en France déjà théâtre de quelques coups d’es­sai (le sou­venir s’estompe déjà d’un des plus ambitieux : Kae­na — La Prophétie de 2003), mais Besson compte bien ramass­er avec sa saga et ses moyens (voir la rib­am­belle de stars de ciné­ma et de musique qu’il con­voque pour les voix) ce que ses prédécesseurs ont man­qué : le suc­cès com­mer­cial. Quitte à ce qu’à force de vouloir fédér­er son (plutôt jeune) pub­lic à tout prix, le sem­blant de fan­ta­sy qu’il déploie ne se résume qu’à une pau­vre fumis­terie.

Le monde des Min­i­moys a beau étaler son petit imag­i­naire, sa fan­ta­sy n’est que fan­taisie sim­ili-dis­neyenne au plus médiocre, où aucune échap­pée de l’e­sprit n’est pos­si­ble. D’abord parce que sa direc­tion artis­tique ressem­ble trop à un recy­clage de précé­dentes créa­tions besson­ni­ennes (Le Cinquième Élé­ment, on n’y échappe pas) pour con­va­in­cre d’une quel­conque sin­gu­lar­ité. Ensuite parce qu’en émule peu inspiré de l’on­cle Walt, le réal­isa­teur n’a pu s’empêcher, pour bien con­former le pub­lic dans ses références, de parse­mer cet univers de gros clins d’œil bien gras à la société con­tem­po­raine, ou plutôt à ses clichés, notam­ment eth­niques au tra­vers de per­son­nages comme Max le side­kick à coupe et phrasé de car­i­ca­ture de ras­ta (on repère aus­si un cuis­tot typé ital­ien…). Enfin, parce que le monde “nor­mal” (soit la mai­son de cam­pagne famil­iale baignée à l’é­clairage de pub) en vis-à-vis duquel il fait s’agiter ses mignons Min­i­moys s’avère, au moins par le passéisme enlu­miné qui l’im­prègne, aus­si fan­tas­mé, truqué et au goût dou­teux que le petit monde de ces derniers. En vérité, le seul univers ciné­matographique qui prend chair dans cette saga “arthuri­enne”, et auquel nul humain ou Min­i­moy n’échappe, n’a rien de dépaysant : on le con­naît depuis un peu plus de vingt-cinq ans main­tenant. C’est celui né de la vision du monde régres­sive, racoleuse, fuyant la con­fronta­tion avec le réel, dont laque­lle se com­plaît Luc Besson depuis qu’il fait des films.

Jouets de contrefaçon

Plus de vingt-cinq ans, déjà, que l’homme exalte un diver­tisse­ment se voulant formelle­ment dynamique et reje­ton du ciné­ma de genre hol­ly­woo­d­i­en, emprun­tant son maniérisme à la fois au ciné­ma d’ac­tion mal digéré et à la pub. Qu’il se plaît à racon­ter des his­toires toutes sim­ples, avec des gen­tils bien gen­tils, des méchants très méchants, par­fois un sem­blant de spir­i­tu­al­ité acces­si­ble à tous (pas prise de tête, surtout, car chez Besson, on n’aime pas les intel­los). Que ses héros, tous des inno­cents (ou au moins des gens sym­pas, comme les tueurs à gages qui boivent du lait, soignent leur plante verte et ne tuent que les méchants, cf. Léon) brisés par le sys­tème dégueu­lasse, aspirent sous son regard com­patis­sant voire com­plaisant à retourn­er à leur état orig­inel comme de petits enfants au sein de leur mère. Le moin­dre recoin d’un film réal­isé par Besson, muni de ses gros jou­ets con­tre­faits sur les mod­èles améri­cains, man­i­feste un refus vis­céral de grandir, de regarder le monde en face, de laiss­er tomber ses pro­pres petites con­cep­tions pré­fab­riquées, sim­plistes et assez rances de la vie, de l’en­fance, de l’amour, de l’autre. Jean-Pierre Jeunet ferait pour lui un fils spir­ituel par­fait — même inavoué : plus doué en arts plas­tiques, un peu plus rou­blard et “branché” aus­si, mais tout aus­si ren­fer­mé sur son petit univers au sourire atro­ce­ment for­cé, régi par des règles auto­jus­ti­fiées, décon­nec­tées du réel et se refu­sant à toute dis­cus­sion.

C’en est à tel point qu’il est dif­fi­cile de dire, dans ce refus d’as­sumer une posi­tion de cinéaste adulte et respon­s­able dans le monde, ce qui relève de l’opéra­tion pub­lic­i­taire fédéra­trice ou de la vision per­son­nelle de l’ex­is­tence (laque­lle rendrait l’in­di­vidu vrai­ment à plain­dre). En tout cas, l’at­ti­tude se retrou­ve avec une sim­plic­ité con­fon­dante dans la réplique que le cinéaste fit un jour à la si méchante cri­tique française dont il comp­tait dis­créditer l’a­gres­siv­ité : un film, à l’en croire, serait “un objet gen­til”. Com­prenons : un objet qui n’a­gresse per­son­ne, qui caresse son pub­lic dans le sens du poil, qui le con­forte dans ses cer­ti­tudes, ses fan­tasmes et ses préjugés sur le monde. Avec une telle con­cep­tion du ciné­ma, il n’est alors pas si para­dox­al que le grand gamin devenu puis­sant pro­duc­teur exploite les ficelles les plus dém­a­gogiques et par­fois les plus mépris­ables du diver­tisse­ment pop­u­laire. Qu’au ray­on comédie d’ac­tion, il fasse recy­cler par Kraw­czyk, Pirès et com­pag­nie, sous une forme ten­ant du tun­ing visuel, le pire de la veine comique de nos années 1970 entre Jean Girault et Max Pécas. Qu’au ray­on drame, il préfère sys­té­ma­tique­ment ceux aux ressorts les plus con­venus (même signés de cinéastes pro­mus en auteurs pop­u­laires, tel Xavier Gian­no­li). Ou qu’il s’au­torise, quand il est d’humeur auda­cieuse, des coups mar­ket­ing miteux sur­fant sur des vagues com­mer­ciales, comme les mythiques Riv­ières pour­pres 2 ou la série Z d’hor­reur Frontière(s). Le ciné­ma selon Besson doit diver­tir, exclu­sive­ment, facile­ment et par tous les moyens, par­tant du principe que le spec­ta­teur de ciné­ma est lui aus­si, exclu­sive­ment, un grand enfant à sat­is­faire… Au bout du compte, sa récente incur­sion dans le film pour enfants a tout l’air d’une grossière hypocrisie : la naïveté (trop) facile­ment asso­ciée au genre lui est bien com­mode pour se vautr­er une fois de plus dans la bêtise forcenée, régres­sive et bien moisie sur les bor­ds.