On pour­rait par­tir des lèvres. La pre­mière des nom­breuses mis­es en abyme d’Argylle repose sur le rac­cord, au milieu d’une réplique, entre les lèvres d’un agent secret et celles d’Ellie Con­way (Bryce Dal­las Howard), roman­cière à suc­cès qui con­te les exploits du per­son­nage lors d’une lec­ture publique, avant d’être à son tour prise dans une intrigue ten­tac­u­laire de film d’espionnage. Argylle se réécrit ain­si à tout va, masquant sa vacuité par d’incessantes relances nar­ra­tives, pour finale­ment ne pro­duire qu’un amal­game con­fus de réc­its imbriqués où la dis­tinc­tion entre réel et imag­i­naire n’a plus lieu d’être.

C’est lors d’un tra­jet en train que le quo­ti­di­en tiède et sans his­toire de l’écrivaine se voit cham­boulé par l’irruption d’un véri­ta­ble espi­on (Sam Rock­well), qui lui indique qu’elle court un grand dan­ger, avant que ne sur­gisse une armée d’hommes de main lancée à ses trouss­es. La porosité entre l’action et les réc­its de l’autrice passe alors par le mon­tage : à la sil­hou­ette hir­sute et débrail­lée de son sauveur se sub­stitue régulière­ment la car­rure ras­sur­ante d’Argylle, le héros de ses romans (Hen­ry Cav­ill, tout en flegme et arro­gance). Un cligne­ment d’œil comme l’ouverture d’une porte sont autant d’occasions pour le film d’échanger les espi­ons et d’opposer grasse­ment les détails prosaïques de la lutte acharnée de l’un (cris de douleur, ahane­ments essouf­flés, etc.) à la sophis­ti­ca­tion et la maîtrise de l’autre (qui mul­ti­plie pos­es et sourires ravageurs). Ce trait humoris­tique, vite assom­mant, car­ac­térise le ton du film, entre sec­ond degré pince-sans-rire (insis­tons sur le « sans rire ») et pas­tiche dénué d’imagination du roman d’espionnage. Argylle se ménage de la sorte un écart assez rou­blard : s’il frise le ridicule à de nom­breuses occa­sions, il insiste sur le fait qu’il en est bien con­scient, en mul­ti­pli­ant les coups de coude appuyés.

Pieds d’argile

On l’a dit, le moteur nar­ratif d’Argylle est la révéla­tion : mis­es en abyme et retourne­ments de sit­u­a­tion en tout genre sont autant de pel­letées de char­bon jetées régulière­ment dans son fourneau – lorsqu’un masque tombe, ce n’est que pour mieux révéler qu’il en dis­sim­u­lait un autre. S’effeuillant et s’étoffant de la sorte dans un même mou­ve­ment, Argylle ne met à nu aucune vérité, aucun vis­age : il n’en a pas à mon­tr­er. Ain­si de cette héroïne tour à tour roman­cière et espi­onne, peureuse et courageuse, tueuse froide et âme bien­veil­lante, à l’identité indexée sur les rebondisse­ments ; au fond, la manière dont le réc­it s’auto-digère con­stitue le prin­ci­pal spec­ta­cle, au risque de noy­er le spec­ta­teur sous un tor­rent de faux-sem­blants, de sourires nar­quois et de regards gogue­nards. De même, le film tend à abor­der ses scènes d’action de biais. Ten­ta­tives d’humour, numéros de danse, mul­ti­pli­ca­tion des régimes d’image et mon­tage chao­tique ser­vent de cache-mis­ère à une mise en scène peu inspirée. Autophage et autosat­is­fait, Argylle est une espèce de spi­rale mor­tifère sans aboutisse­ment, une poupée russe boulim­ique qui n’a de cesse de syn­thé­tis­er des images vides pour mieux ensuite les régur­giter.