Âpreté du documentaire sur Reboleira

Après la nuit (ou avant la lumière, pour repren­dre le titre orig­i­nal), Som­bra, deal­er de retour dans son quarti­er de Reboleira après un séjour en prison, se devra d’honorer les dettes auprès d’Olos, caïd local, sans quoi, ce dernier a promis de se venger. Les quelques heures qui sépar­ent Som­bra du lende­main représen­tent donc un ulti­ma­tum, une men­ace dont on pressent qu’elle doit être fatale à l’un ou à l’autre des gang­sters. À cette unité de temps cor­re­spond une unité de lieu : le quarti­er capver­di­en de la ban­lieue de Lis­bonne, Reboleira.

Suisse d’origine por­tu­gaise, Basil da Cun­ha a lui-même habité dans ce quarti­er pau­vre, à la marge de la société et régi par ses lois pro­pres. C’est la ren­con­tre avec les voy­ous du quarti­er qui lui a don­né envie d’offrir une voix à ces lais­sés pour compte que l’on ne voit jamais, s’inspirant du tra­vail fait par Pedro Cos­ta dans le quarti­er lis­boète de Fontain­has. Filmer le lan­gage imagé, l’amitié vir­ile et bru­tale, le physique sur-gon­flé par la mus­cu­la­tion et par­cou­ru de tatouages de ces hommes qui vivent en meute, voilà ce qui intéresse avant tout le cinéaste. Doc­u­men­taire élé­giaque sur les habi­tants d’un quarti­er, voilà la pre­mière couche qui con­stitue le film et s’appuie sur une fic­tion très dépouil­lée.

Anarchie du film de gangsters participatif

Cadrages flot­tants très près des vis­ages, mon­tage abrupt : la trans­gres­sion sur laque­lle repose le mode de vie des per­son­nages transparaît dans la forme hir­sute du film. Cette forme anar­chisante est aus­si le reflet de la méth­ode de tour­nage par­tic­i­pa­tive selon laque­lle les non-acteurs impro­visent à par­tir des inten­tions de jeu qu’ils reçoivent. Dimen­sions ama­teur et par­tic­i­pa­tive car­ac­térisent l’équipe du film, réduite à deux tech­ni­ciens pro­fes­sion­nels, un ingénieur du son et un chef opéra­teur, et mobil­isant l’énergie de tous les pro­tag­o­nistes du tour­nage. On peut voir dans cette volon­té de « faire fic­tion » ensem­ble une sorte de con­ti­nu­ité avec l’anthropologie partagée de Jean Rouch. « Son secret pour tenir ses acteurs le temps du tour­nage, c’est juste­ment de ne pas les tenir. Sur Après la nuit, il est par­ti lui-même à la recherche de tous ceux qui avaient oublié de se lever ou qui ne répondaient pas au télé­phone », écrivent dans Sofilm n°11 (Juin 2013) Col­ia Vrani­ci et Julien Di Gia­co­mo dans leur por­trait du cinéaste. Ce dernier ajoute : « C’est le moteur de mes tour­nages, tout le monde picole, y a pas d’horaires, c’est le bor­del, mais ça marche, parce qu’on part d’un scé­nario très sim­ple, un fil rouge bien défi­ni. Tout ça, ça donne de l’énergie, de la vie. »

Car ce qui intéresse avant tout le cinéaste, c’est de faire un ciné­ma qui s’adresse à tous, quitte à tromper un peu le pub­lic sur la marchan­dise, comme il le dit lui-même. C’est pourquoi il choisit de tra­vailler une intrigue qui s’inscrit dans le film de gang­sters, entre la beauté des petits voy­ous de Pasoli­ni et la vio­lence imprévis­i­ble des per­son­nages de Scors­ese. Le règne de loi du plus fort se car­ac­térise en effet par la ver­sa­til­ité des rap­ports de force.

Poétique du conte de fées

Si la ligne de démar­ca­tion du Bien et du Mal est sans cesse évo­quée par les per­son­nages que ren­con­tre Som­bra sur son chemin, ces deux valeurs, pour toutes opposées qu’elles sont, sem­blent aus­si bien pou­voir s’interchanger. Jusqu’au bout, on ne sait pas qui de Olos ou Som­bra va gag­n­er la con­fronta­tion, et les per­son­nages pit­toresques que croise Som­bra dans son périple noc­turne ressem­blent autant à de bonnes fées qu’à de mau­vais génies. Sa vieille tante est-elle une bonne fée ou une sor­cière mal­faisante ? La potion que lui admin­istre le sor­ci­er vau­dou va-t-elle le ren­dre invin­ci­ble ou l’empoisonner ?

Con­seillers, ora­cles, ou mages, tous incar­nent une dimen­sion allé­gorique du réc­it qui se retrou­ve jusque dans le sym­bol­isme des prénoms qui oppose trait pour trait Som­bra à sa petite voi­sine Clar­in­ha, sym­bole de pureté, princesse en devenir à laque­lle il con­fie l’iguane avec lequel il vit et qu’il nomme le drag­on.

Le clochard céleste auquel Som­bra con­fie une lanterne avant de quit­ter défini­tive­ment le quarti­er voit dans l’objet une relique, parole d’ivrogne qui fait là encore bas­culer le réc­it dans le fan­tas­tique et le féérique tout en insis­tant encore sur le pou­voir de ce qui crée la lumière. L’attention portée à l’éclairage dans cette ambiance noc­turne est d’ailleurs tout à fait remar­quable. Ce com­pagnon d’infortune ne vient-il pas de dire à Som­bra qu’il était nor­mal qu’il se voit ban­ni d’un quarti­er dans lequel il a accom­pli la pire des trans­gres­sions, vol­er l’électricité à ses habi­tants ? Défi­ni par ceux qu’ils ren­con­trent bien plus que par ses pro­pres actions, Som­bra appa­raît, et ce d’autant plus dans la scène finale sur la plage, comme un prince déchu.