Après son pre­mier film, Pol­lock, biopic con­va­in­cant du célèbre pein­tre, Ed Har­ris se con­fronte à un autre genre encore plus intim­i­dant et tout aus­si améri­cain : le west­ern. Il signe une œuvre clas­sique en mode mineur, dou­blée d’un ques­tion­nement orig­i­nal et tein­té de moder­nité sur l’opportunisme et la soli­tude.

Vir­gil Cole et Everett Hitch tra­vail­lent ensem­ble depuis douze ans, en faisant régn­er la paix et la jus­tice dans des villes où plus aucune loi n’avait cours. Cette solide répu­ta­tion amène les autorités locales d’Appaloosa, au Nou­veau-Mex­ique, à les sol­liciter pour arrêter Ran­dall Bragg, qui ter­rorise la pop­u­la­tion. Obtenant les pleins pou­voirs, ils fer­ont tout pour le coin­cer. Mais le com­bat sera impi­toy­able face aux hommes de main de Bragg. Cette mis­sion sera per­tur­bée par l’arrivée de Mrs French, une jeune veuve à la per­son­nal­ité déroutante.

Ed Har­ris est un vis­age bien con­nu du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en. Pour son deux­ième film, il a choisi un genre ayant con­nu son âge d’or et qui depuis quelques années, con­naît un réel regain d’intérêt. Si Impi­toy­able, en 1992, n’avait pas eu d’effet boule de neige, les réus­sites majeures se mul­ti­plient depuis : après Open Range en 2004, se sont suc­cédé L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d’Andrew Dominik et 3h10 pour Yuma de James Man­gold, bril­lant remake du clas­sique de Delmer Dav­es. Pour ce défi intim­i­dant, Ed Har­ris s’est ras­suré en s’octroyant à nou­veau le rôle prin­ci­pal du mar­shall. Il l’interprète avec charisme et son côté pince-sans-rire n’est pas sans rap­pel­er un cer­tain Clint East­wood. Il est épaulé par les très sobres Vig­go Mortensen et Jere­my Irons, mais aus­si Renée Zell­weger enfin débar­rassée de ses minaud­eries, sachant être crédi­ble dans un rôle d’une grande com­plex­ité.

Au pre­mier abord, Appaloosa sem­ble d’un grand clas­si­cisme. La mise en scène affiche une belle sobriété, ne tombant pas dans les pièges du for­mal­isme et de l’épure nar­ra­tive qui menaçaient par instants L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Cela ne veut pas dire que les tonal­ités chro­ma­tiques ne sont pas choisies avec soin, qu’il s’agisse de l’image brune-mor­dorée, ou des cos­tumes des per­son­nages, oscil­lant entre le noir pour Cole, le gris pour Hitch et le bleu-vert pour Alli­son. Mais cette élé­gance ne se fait jamais au détri­ment du réc­it.

Clas­sique, Appaloosa l’est aus­si par sa propen­sion à se couler pleine­ment dans le moule du west­ern. Il respecte la plu­part des codes du genre. L’intrigue, des plus clas­siques, est racon­tée avec frontal­ité puisque les per­son­nages se définis­sent d’abord par leurs actions. Elle a trait encore et tou­jours à la lutte de David con­tre Goliath : armés du tal­is­man du respect de la loi, Cole et Hitch doivent lut­ter con­tre des adver­saires nom­breux, qui eux, sont prêts à tout pour les faire échouer. Les per­son­nages sem­blent sor­tis de nulle part, sans passé et au présent incer­tain. Ces « lone­some cow-boys » sont évidem­ment sans attach­es : ni mai­son à eux, ni femme les atten­dant. Leurs rela­tions avec la gent fémi­nine sont com­pliquées. Surtout pour Cole qui, dans un moment de con­fes­sion inhab­ituelle, recon­naît qu’il n’a jusqu’alors con­nu que des putains et des « squaws » (femmes apach­es). Quant à leur mis­sion d’arrêter Bragg, elle reste con­di­tion­née à la bien­veil­lance des autorités locales. Évidem­ment, l’arrivée d’une jeune veuve séduisante va ébran­ler la com­plic­ité entre les deux amis. Et puis, comme sou­vent, les femmes sont util­isées comme une mon­naie d’échange.

Mais cet appar­ent clas­si­cisme est rapi­de­ment nuancé, Ed Har­ris ayant choisi d’introduire un deux­ième niveau de réc­it. À l’action pro­pre­ment dite, se greffe une pein­ture de l’âme humaine, à laque­lle le réal­isa­teur accorde la même impor­tance. Ce faisant, son west­ern devient une vari­a­tion d’une grande moder­nité sur la com­pro­mis­sion et la soli­tude.

L’ébranlement de l’intégrité morale des per­son­nages tra­verse le film. Mrs French, bien qu’aimant sincère­ment Cole, ne peut s’empêcher de séduire d’autres hommes. Loin de chercher des expli­ca­tions lour­de­ment psy­chol­o­gisantes, Ed Har­ris préfère laiss­er à Mrs French sa part d’énigme. Tout juste sug­gère-t-il que, dans un Ouest machiste, les rares femmes sont con­duites à rechercher la pro­tec­tion des hommes ayant une sit­u­a­tion. Mais cet aspect ambigu du per­son­nage est aus­si une manière de détourn­er le stéréo­type féminin du west­ern : Alli­son French n’est pas la belle veuve rurale se murant dans une soli­tude chaste, mais une femme venue de la ville et ayant reçu une bonne édu­ca­tion, qui fait fi de la morale tra­di­tion­nelle. Elle devient ain­si un per­son­nage résol­u­ment avant-gardiste.

À l’opportunisme de Mrs French, répond la com­pro­mis­sion des autorités locales. Pour assur­er la sécu­rité des habi­tants, elles ont délégué l’usage de la force publique aux loy­aux Cole et Hitch. Mais elles s’en remet­tent avant tout aux plus puis­sants, et l’ennemi d’hier peut devenir subite­ment le nou­veau patron. Dans cette vision peu flat­teuse pour le genre humain, même l’amitié de nos acolytes va être soumise à rude épreuve. Et con­traire­ment au sché­ma clas­sique, ce ne sont pas les deux hommes qui vont se bat­tre pour Mrs French. Les deux asso­ciés doivent aus­si réfrén­er leur ten­ta­tion d’abuser du mono­pole de la vio­lence légitime dont ils dis­posent en tant que garants de l’ordre pub­lic. Les per­son­nages doivent aus­si com­pos­er avec une irrémé­di­a­ble soli­tude. Le nomadisme pro­fes­sion­nel a ren­du Cole et Hitch totale­ment dépen­dants des autres, les empêchant de con­stru­ire toute rela­tion durable. Finale­ment, ces cow-boys soli­taires sont, au Far West, l’équivalent de nos tra­vailleurs pré­caires con­tem­po­rains, con­tractuels ou intéri­maires.

Cette com­plex­ité psy­chologique des per­son­nages est incon­testable­ment l’un des points forts d’Appaloosa. La dual­ité du réc­it, asso­ciant à une intrigue typ­ique du west­ern une réflex­ion sur les faib­less­es de la nature humaine, occa­sionne par­fois quelques longueurs : l’intrigue, des plus basiques et somme toute assez con­v­enue, ne jus­ti­fi­ait sans doute pas les deux heures de pro­jec­tion. Reste que, si cette ambi­tion de jouer sur les deux tableaux empêche Appaloosa de fig­ur­er par­mi les fleu­rons con­tem­po­rains du west­ern, elle apporte aus­si une orig­i­nal­ité bien­v­enue au genre en s’attardant plus qu’à l’habitude sur les sen­ti­ments des per­son­nages.