Après trois ans et demi de tra­vail, le réal­isa­teur Michael Arias, déjà remar­qué sur cer­tains courts dans l’an­tholo­gie Ani­ma­trix, lance sur grand écran l’adap­ta­tion d’un man­ga renom­mé, Amer Béton. Splen­dide, doté d’une mise en scène mag­nifique et nova­trice, auda­cieux, le film épuise à n’en plus finir le dic­tio­n­naire du dithyra­mbe.

Blanc et Noir sont deux gamins, fig­ures presque mythiques des rues du quarti­er de la « Ville Tré­sor ». Con­nus de tous et depuis un temps bien plus long que ne le lais­serait croire leur jeune apparence, ils se posent en défenseurs du quarti­er con­tre les intrus tels que Le Rat et son groupe de yakuzas, désireux de trans­former l’an­cien quarti­er pit­toresque en parc d’at­trac­tions. Mais lorsque l’in­quié­tant Ser­pent, flan­qués de ses aides bru­taux et énig­ma­tiques, se pique de les évin­cer, l’équili­bre entre les deux jeunes gens est rompu, l’un tombant dans une cata­tonie, l’autre se lais­sant aller à une ter­ri­ble vio­lence aveu­gle.

Blanc et Noir, le jour sere­in et la nuit pleine de dan­gers, le passé tra­di­tion­nel con­tre un futur déshu­man­isé, la fureur créa­trice du feu con­tre les forces nourri­cières de l’eau… La dichotomie tra­di­tion­nelle de la mys­tique ori­en­tale du Ying et du Yang pénètre évidem­ment tout Amer Béton, à com­mencer par ses deux pro­tag­o­nistes, l’un, Blanc, étant inno­cent, rêveur, sere­in ; l’autre, Noir, vio­lent, impa­tient, enragé. Comme dans la tra­di­tion mys­tique, les deux ne se repoussent pas, mais se com­plè­tent. Les analo­gies à ces deux principes sont très nom­breuses dans le film, mais c’est par­ti­c­ulière­ment l’op­po­si­tion entre un passé pétri de tra­di­tion mys­tique et un futur tout entier voué au prof­it matéri­al­iste qui retient par­ti­c­ulière­ment l’at­ten­tion. Ce « con­flit de généra­tion » est un thème on ne peut plus actuel dans la société japon­aise mod­erne, où les « anciens » restent fidèles à une tra­di­tion shin­toïste et aux anci­ennes manières, et les jeunes se tour­nent plus volon­tiers vers un athéisme som­bre­ment con­cret. Le schisme social est présent à de nom­breux niveaux : dans le monde du tra­vail, la car­rière des anciens leur récla­mait qu’ils se con­sacrent à un méti­er seul et unique, tan­dis que les jeunes, influ­encés par l’Oc­ci­dent, sont aujour­d’hui bien plus poly­va­lents, sans être cepen­dant experts. Et la dichotomie se répète ain­si à tous les niveaux, comme le ciné­ma a déjà pu le soulign­er. Les per­son­nages de yakuzas – le jeune et ambitieux Kimu­ra face au vieux Rat – sont ain­si une fig­ure très présente dans le ciné­ma de genre japon­ais, répé­tant cette oppo­si­tion de vues incom­pat­i­bles. Incom­pat­i­bles ? C’est pour­tant ce que choisit de met­tre en doute Amer Béton : selon la mys­tique dévelop­pée dans le film, le passé et le futur doivent se com­pléter, de la même façon que les styles visuels du passé (les bâti­ments de la Ville Tré­sor) et du futur (la ville — parc de jeu con­stru­ite par les yakuzas) se com­plè­tent dans l’har­monie visuelle que con­stitue Amer Béton.

Car on par­lera ici d’har­monie dans son sens pre­mier, un ensem­ble de sons (ici visuels) rassem­blés pour don­ner une sat­is­fac­tion sen­sorielle. La richesse graphique d’Amer Béton force le respect, et l’on com­prend à la pré­ci­sion, à la finesse et à la richesse du trait pourquoi le réal­isa­teur et son équipe ont passé 40 mois de tra­vail intense sur le film. Loin de se lim­iter à sa splen­deur visuelle, le film apporte du sens à ses dif­férents styles, voulus comme autant de lan­gages : la vieille ville, le parc d’at­trac­tion, l’é­trange et poé­tique monde onirique de Blanc, le monde mag­nifique et cauchemardesque du Mino­tau­re (inspiré de Fran­cis Bacon)… Mais le style visuel le plus frap­pant reste par-dessus tout celui des per­son­nages eux-mêmes : si la ville, l’en­vi­ron­nement, changent avec une per­ti­nence et une recherche de sens étour­dis­santes, les per­son­nages restent les mêmes tout au long du film. Styl­isés, sim­ples mais mer­veilleuse­ment expres­sifs, ils restent l’aspect le plus éton­nant d’Amer Béton. Avoir à sa dis­po­si­tion une tech­nique suff­isante pour créer les mag­nifiques décors du film et pour­tant s’as­trein­dre à ren­dre expres­sifs des per­son­nages au graphisme som­maire, presque car­i­cat­ur­al, témoigne d’une volon­té d’in­scrire le film dans un réel proces­sus ciné­matographique, en ren­dant l’im­age totale­ment sig­nifi­ante. Car Amer Béton est un film au lan­gage man­i­feste­ment ciné­matographique (la mise en scène de l’é­tour­dis­sante pre­mière scène, la pro­gres­sion des per­son­nages – riche­ment décrits – basée avant tout sur un développe­ment au fil de l’in­trigue, le soin apporté au cadrage, notam­ment dans la con­fronta­tion entre les deux yakuzas, lais­sent rêveur) mais il est bien plus que cela : Michael Arias a fait sienne l’ex­pres­sion pure­ment graphique de l’an­i­ma­tion. Il choisit de se créer un univers expres­sif pro­pre en jouant, dans la pre­mière par­tie du film, des procédés du ciné­ma « réel », pour déchir­er dans la sec­onde par­tie tous les cadres qu’il s’é­tait posés : scé­nar­is­tique­ment, visuelle­ment, ciné­matographique­ment, il inau­gure une nou­velle idée de l’u­til­i­sa­tion de l’écran de ciné­ma, avec une maîtrise étour­dis­sante pour un pre­mier film.

Œuvre inclass­able parce qu’elle com­mence – n’ayons pas peur des mots – une nou­velle ère dans l’ex­pres­sion (cinémato-)graphique, Amer Béton peut se pass­er de com­para­tif. L’om­niprésence de la mys­tique du yin et yang est indé­ni­able, mais il serait dom­mage de s’ar­rêter à cette sim­ple analyse, tant les niveaux de lec­tures et de sat­is­fac­tion artis­tique et intel­lectuelle four­mil­lent dans le film. Mamoru Oshii, Satoshi Kon ont déjà con­tribué à bal­ay­er les idées reçues qui can­ton­naient l’an­i­ma­tion au rang de sous genre : Amer Béton est une preuve de plus – s’il en fal­lait encore – que ce média est aus­si prég­nant artis­tique­ment que son frère plus « tan­gi­ble ».