Dans le con­texte social et poli­tique de la France con­tem­po­raine, la sor­tie d’Alba­tros ne man­quera pas de réson­ner avec l’actualité : depuis la crise des Gilets jaunes, les ten­sions entre les Français autour de leur rap­port à la police[1] se sont pro­gres­sive­ment exac­er­bées. Dans ces con­di­tions, filmer l’histoire d’un gen­darme se retrou­vant pris dans la tour­mente après avoir involon­taire­ment tué un agricul­teur dés­espéré qui menaçait de se sui­cider n’a évidem­ment rien d’anodin.

Con­stru­it assez net­te­ment en trois actes, Alba­tros voit ses con­tours fluctuer à mesure que le réc­it avance. Beau­vois com­mence par met­tre en place l’arrière-plan de son intrigue en exposant la vie quo­ti­di­enne de Lau­rent (Jérémie Renier), com­man­dant de brigade à Étre­tat. Cette par­tie du film, qui prend la forme d’une chronique, man­i­feste de réelles qual­ités doc­u­men­taires. Elle met en scène des agents de l’ordre dont la réal­ité habituelle est loin de se résumer aux divers drames qui font l’actualité des grands médias, et se con­sacre plutôt à de petites opéra­tions banales de pro­tec­tion, par­fois émail­lées de débats sur la pro­fes­sion et sa représen­ta­tion publique.

L’ordre des choses

Dans le même geste, Alba­tros dresse le por­trait glob­ale­ment pais­i­ble de l’existence privée et publique de son pro­tag­o­niste : la durée homogène des dif­férentes séquences, la décon­trac­tion générale des dia­logues et l’alternance des scènes en famille et au tra­vail pro­duisent l’image d’une vie rel­a­tive­ment en ordre, où même l’horreur ordi­naire du monde qui meu­ble les journées d’un gen­darme sem­ble à peu près rangée à sa place – comme le sig­nale la plaisan­terie lancée par Lau­rent alors qu’avec ses col­lègues, ils exam­i­nent le cadavre d’un jeune homme qui s’est don­né la mort, dans une funèbre pré­fig­u­ra­tion du véri­ta­ble élé­ment déclencheur du scé­nario. La caméra suit calme­ment Jérémie Renier dans des mou­ve­ments dis­til­lant une cer­taine sérénité : axe de rota­tion d’une mise en scène cen­tripète, l’acteur sem­ble maîtris­er son com­mis­sari­at et la com­mu­nauté qu’il a pour charge de pro­téger.

Dans le même temps, divers élé­ments ten­dent à démen­tir dis­crète­ment cette har­monie appar­ente, comme ce plan au sein duquel Lau­rent sort de chez lui dans les pre­miers instants du film : cadré d’assez loin devant sa mai­son, il appa­raît enser­ré par les formes austères et anguleuses que dessi­nent les con­tours des maisons – effet ren­for­cé par le trav­el­ling latéral qui suit mécanique­ment les pas du gen­darme, comme s’il était déjà pris au piège dans des engrenages qui lui échap­pent.

Dures procédures

Pro­gres­sive­ment, l’attention du film s’attarde un peu plus sur le per­son­nage de Julien, un agricul­teur qui, comme tant d’autres, ne parvient plus à join­dre les deux bouts, tan­dis que la Direc­tion départe­men­tale de la pro­tec­tion des pop­u­la­tions (qui, dans le film, restera défini­tive­ment l’énigmatique « DDPP », comme pour mieux car­ac­téris­er son opac­ité) l’assiège de con­trôles et de con­traintes tou­jours plus dif­fi­ciles à assumer. La chronique de la vie poli­cière se meut alors petit à petit en un drame social qui s’avère d’une véri­ta­ble justesse, notam­ment par la manière dont il parvient à ren­dre pal­pa­ble la com­mu­nauté de des­tin qui relie ici les agricul­teurs écrasés sous la pau­vreté et les con­signes absur­des don­nées à une gen­darmerie de prox­im­ité[2] soumise à une pres­sion telle qu’elle se retrou­ve trag­ique­ment dépassée par les événe­ments. Plutôt que d’opposer frontale­ment les policiers au reste de la pop­u­la­tion, il les mon­tre eux aus­si essorés par une bureau­cratie procé­du­rale qui for­mate même les rap­ports ami­caux – à témoin, tous ces dia­logues où un polici­er s’excuse auprès de Lau­rent ou de sa femme parce qu’il doit bien « suiv­re la procé­dure ». Ce sen­ti­ment général­isé d’étouffement cul­mine dans la scène-clé du film, où Lau­rent tue acci­den­telle­ment Julien alors qu’il cherche à l’empêcher de se sui­cider : par un sub­til jeu sur le hors-champ, Beau­vois donne à sen­tir la con­fu­sion qui règne et con­duit le pro­tag­o­niste au drame nodal du film.

De ce deux­ième seg­ment, on retien­dra notam­ment la façon dont la caméra se met au dia­pa­son des per­son­nages pour laiss­er leur désar­roi s’exprimer dans de longs plans fix­es qui captent, sans fard, vis­ages con­trits et silences étouf­fants. Après le calme, la tem­pête. La dynamique du film s’inverse et, à présent, ce sont les quelques brèves incur­sions d’harmonie qui vien­nent con­tre­bal­ancer la ten­dance générale : un ou deux plans élé­gants d’un paysage nor­mand baigné de lumière qui font appa­raître, par con­traste avec la paix majestueuse du monde naturel, la bru­tal­ité trag­ique d’un événe­ment qui emporte avec lui l’ordre frag­ile des choses.

Mystique versus politique

Jusque-là, Alba­tros se mon­tre donc à la hau­teur de l’enjeu : Beau­vois racon­te et filme ses per­son­nages sans pathos, avec un dépouille­ment accordé à la grav­ité des enjeux abor­dés. Il est alors pour le moins sur­prenant de voir le troisième et dernier temps du film emprunter un bien étrange chemin de tra­verse : après avoir longue­ment filmé un Jérémie Renier mutique et trau­ma­tisé par son acte, il prend lit­térale­ment le large en suiv­ant le per­son­nage prin­ci­pal dans un exil soli­taire en mer, lequel s’avérera sal­va­teur. Le drame social se fait élégie, et les codes esthé­tiques con­vo­qués quit­tent un cer­tain réal­isme pour ten­dre vers le roman­tisme : Beau­vois se met à mul­ti­pli­er les plans larges de paysages marins à la tombée du jour, au cen­tre desquels il place le bateau de Lau­rent, comme si ce dernier cher­chait à noy­er son mal­heur dans une com­mu­nion retrou­vée avec une nature sub­lime qui, jusqu’à présent, n’était que l’arrière-plan des vies humaines.

Mais en fin de compte, c’est surtout le pois­son que noie Alba­tros : alors que les deux pre­mières étapes du réc­it avaient fine­ment con­stru­it une sit­u­a­tion sociale pour le moins épineuse, le film s’en détourne au moment même où il pour­rait pren­dre les sujets les plus déli­cats à bras-le-corps, comme les ten­sions entre la gen­darmerie et la pop­u­la­tion locale que ne peut man­quer de faire naître la bavure com­mise par Lau­rent. La dernière séquence du film va jusqu’à fris­er l’indécence, lorsque le gen­darme ressour­cé retrou­ve la terre ferme et une épouse vêtue de la robe de mar­iée qu’elle a enfin réus­si à choisir (la chronique nous avait appris que ce cou­ple heureux s’apprête à se mari­er), alors que les souf­frances du mal­heureux Julien sem­blent désor­mais ne plus intéress­er per­son­ne.

En déplaçant ain­si l’attention du social vers l’intime, Alba­tros résout les ten­sions qu’il avait exposées par un tour de magie assez mal­hon­nête, qui sub­stitue une thérapie indi­vidu­elle saupoudrée d’un mys­ti­cisme dif­fus à la con­fronta­tion des forces sociales et poli­tiques vers laque­lle le mou­ve­ment du film sem­blait devoir men­er. Le con­flit ne sera évo­qué qu’au détour de quelques inscrip­tions textuelles reléguées en arrière-plan (« Gen­darmes assas­sins »), mais jamais filmé en tant que tel : con­traire­ment à celui de Baude­laire, cet alba­tros n’apparaîtra pas « exilé sur le sol au milieu des huées ». Les égare­ments de ce dernier acte sont d’autant plus regret­ta­bles qu’ils vien­nent affaib­lir par ric­o­chet l’intérêt de l’approche sociale et poli­tique au cœur des deux pre­miers et ternir un film glob­ale­ment hon­nête, mais qui peine donc à tenir ses promess­es jusqu’au bout. Si selon la célèbre for­mule de Péguy, « tout com­mence en mys­tique et finit en poli­tique »[3], c’est bien plutôt l’inverse qui se pro­duit dans Alba­tros – la valeur des ter­mes s’en trou­vant du même coup ren­ver­sée.

Notes

Notes
↑1 Le terme de « police » est ici pris dans son sens courant, le plus général, qui intè­gre la gen­darmerie.
↑2 Sans doute faut-il éviter de généralis­er à out­rance et de prêter au film un pro­pos général sur « la » police en France ; mon­tr­er la pres­sion qui écrase de tels gen­darmes ne suf­fit bien sûr en rien à expli­quer la répéti­tion affligeante de vio­lences poli­cières injus­ti­fiées et com­mis­es par d’autres unités dans des con­textes tout à fait dif­férents.
↑3 Charles Péguy, Notre jeunesse, dans Œuvres en prose. 1909–1914, Paris, Gal­li­mard, 1957, coll. Bib­lio­thèque de la Pléi­ade, p. 516.