L’héroïne mal aimable d’Aimer Per­dre porte un drôle de nom de famille, a pri­ori trompeur. Car Armande Pigeon (María Cav­a­lier-Bazan) n’a rien d’une pigeonne, bien qu’elle recueille un oiseau blessé. Au con­traire, c’est elle qui n’a de cesse de dépouiller, trahir et manip­uler les per­son­nages qu’elle ren­con­tre ou accom­pa­gne. L’urgence économique n’explique pas tout de son com­porte­ment : le moteur des péripéties est moins le loy­er à pay­er que l’énergie enfan­tine dont témoigne le per­son­nage et qui entraîne le film à sa suite. Ses caprices font le sel de la comédie des frères Guit, où le rire naît d’un empile­ment d’incongruités sat­u­rant chaque séquence jusqu’à la rup­ture.

Il ne faut pas se fier à l’apparence foutraque de leurs films : depuis plusieurs années, le duo de cinéastes belges peaufine un véri­ta­ble art de la récup’ dans des courts-métrages essen­tielle­ment dif­fusés en ligne et un pre­mier long, Fils de Plouc, qui n’avait pas con­nu de sor­tie en salles. Ils y assu­ment une esthé­tique fauchée (image pix­el­lisée, zooms heurtés, typogra­phies libres de droit qui sem­blent tirées des pre­miers temps de YouTube) qui évoque autant le Mum­blecore que le comique US le plus déluré (en entre­tien, ils ne jurent que par le duo Tim and Eric) et ren­verse la pré­car­ité en ressort comique. Ici, le grand-angle déforme les vis­ages en anamor­phoses bur­lesques ; là, une scène est tournée dans des toi­lettes si étroites que la caméra ne peut y entr­er avec l’héroïne. L’appareil se retrou­ve donc au pla­fond, et observe depuis cet angle incon­gru l’ha­bile choré­gra­phie menée par la comé­di­enne pour cacher, puis dévoil­er divers élé­ments scabreux (le sang s’échappant de sa cup men­stru­elle, un étron stag­nant). Cette esthé­tique fauchée trou­ve sûre­ment sa plus belle expres­sion dans une longue séquence de casi­no où – la chose est con­nue – les tour­nages sont en principe inter­dits. Tout l’enjeu con­siste alors à faire de cet inter­dit une logique formelle : le trem­ble­ment de ces faux plans « volés », filmés au télé­phone portable, ressem­ble à celui d’un gamin farceur partagé entre la peur d’être pris et la crise de glousse­ments.

Du côté de la pilleuse

La récup’ n’est pas qu’une affaire de pau­vreté : elle relève aus­si d’une volon­té de faire les poches. Les frères Guit n’ont pas peur d’afficher leurs références, de les pom­per, pour dire les choses. Il y a un peu de la frénésie d’Uncut Gems dans Aimer Per­dre, qui se donne délibéré­ment (et mali­cieuse­ment) comme une ver­sion low cost du film des frères Safdie. Armande se perd, elle aus­si, dans des jeux de hasard et d’argent. Si effrénée qu’elle soit, l’action ne se referme cepen­dant pas sur elle à la manière d’un piège cru­el. D’abord parce que l’héroïne brux­el­loise est tout de même plus chanceuse – du moins jusqu’à un cer­tain point – qu’Adam San­dler. Ensuite, parce que le côté cri­ard du film laisse poindre une vraie ten­dresse pour son per­son­nage, dont Cav­a­lier-Bazan incar­ne les pires pen­chants avec une bon­homie irré­sistible. Sa manière de mal men­tir, les vête­ments tou­jours plus moches qu’elle affiche, ou encore l’étrange can­deur dont elle témoigne dans les sit­u­a­tions les plus invraisem­blables sont les piliers de bric et de broc qui font tenir le film. Mais si les cinéastes res­teront tou­jours du côté de la pilleuse – jusqu’à un finale en forme d’éloge du vol –, leur ten­dresse est con­tagieuse et s’étend aus­si aux « pigeons ». Tous les per­son­nages qu’Armande croise et plume ont beau être des vic­times (dro­la­tiques), leur soli­tude tranche un peu avec la gogue­nardise de l’ensemble et teinte le réc­it de mélan­col­ie. Ain­si du per­son­nage incar­né par Michael Zin­del (décou­vert dans Le Dernier des Juifs de Noé Debré) : sa voix fluette et son corps frêle con­stituent le par­fait con­tre­poids au tin­ta­marre général­isé et à d’autres inter­pré­ta­tions en sur­régime (voir Melvil Poupaud, guest plus éruc­tant que jamais). C’est le cas en par­ti­c­uli­er dans un autre gag filmé à l’arrachée, où il se retrou­ve seul, avec slip, lunettes et bon­net de bain, au milieu d’un aquapôle et de ses tobog­gans bis­cor­nus.

Revenons à nos pigeons : oiseaux des villes, ils voy­a­gent anar­chique­ment entre les poubelles et les tur­bu­lences de la cir­cu­la­tion. De ce point de vue, Armande porte bien son nom, elle qui explore les recoins les plus inat­ten­dus de Brux­elles, en éclairant la ville d’un jour neuf. N’est-ce pas au fond ce que l’on attend de nou­veaux artistes : qu’ils posent un regard sin­guli­er sur le monde que nous arpen­tons et les êtres curieux qui le com­posent ?