Jouer ou grandir : faut-il choisir ? Telle est la ques­tion que ce film d’an­i­ma­tion pose à son héroïne Agatha-Chris­tine dite “AC”, intrépi­de jeune Danoise de 10 ans dont le prénom com­posé évo­ca­teur l’in­vite à con­tin­uer de jouer les super-détec­tives en herbe, avec cos­tume et gad­gets (elle con­fec­tionne même son pro­pre drone arti­sanal de sur­veil­lance), plutôt qu’à s’in­téress­er aux mêmes choses que les filles de son âge — comme le garçon ska­teur de l’autre côté de sa rue aux activ­ités mys­térieuses. Pour une œuvre des­tinée aux enfants, Agatha, ma voi­sine détec­tive ne fait pas vrai­ment dans la den­telle pour illus­tr­er les deux faces de son dilemme d’ap­pren­tis­sage de la vie, si bien que la con­fronta­tion peut paraître assez vio­lente. Entre les logiques d’en­fant et d’adulte, le film est ambiva­lent. D’une main, il épouse volon­tiers la façon qu’a la fil­lette de faire hon­neur dans son quo­ti­di­en à la per­sona qui la hante (dans son som­meil, elle se rêve en une sorte de super-héroïne à cha­peau mou sautant de toit en toit dans un univers en noir et blanc). De l’autre main, il fait se dress­er con­tre elle ses pro­pres mépris­es, mais surtout les injonc­tions de l’or­dre matéri­al­iste des adultes (sa mère est poli­cière) qui exige qu’elle se com­porte comme il sied à une jeune fille “stan­dard” promise — par la nature, mais aus­si par l’or­dre même — à l’ado­les­cence. Il laisse chaque camp se heurter à l’autre dans un dia­logue de sourds entre attache­ment à l’imag­i­naire et som­ma­tion de ren­tr­er dans le rang du réel, et c’est à la charge du scé­nario de lou­voy­er — un peu laborieuse­ment — pour trac­er une voie de con­cil­i­a­tion.

L’élé­ment le plus intri­g­ant de ce réc­it d’ap­pren­tis­sage est l’in­tro­duc­tion d’un fan­tas­tique enfan­tin sous la forme d’une créa­ture qu’on ne s’at­tendrait pas à trou­ver là : un varan. À l’é­tat d’œuf à l’ou­ver­ture du film, il éclot et devient en quelques scènes un gros rep­tile encom­brant — au pro­pre comme au fig­uré — pour AC qui le cache dans le sous-sol qui lui sert de “bureau de détec­tive”. Doué de parole, il passe de l’insin­u­a­tion à l’in­jonc­tion et se pose en nou­veau juge moral du refus de la fil­lette d’a­ban­don­ner sa per­sona. Or sous cette forme qui croît et qui doit rester secrète, l’au­torité devient quelque chose d’i­navouable pour l’en­fant, d’au­tant plus que la bête tâchera de s’échap­per du sous-sol pour hanter la mai­son, se faisant plus menaçante pour l’in­tim­ité d’AC. Ce n’est pas tant la métaphore — évi­dente — véhiculée par l’an­i­mal en crois­sance qui intrigue, que cette façon de l’in­car­n­er sous la forme d’une créa­ture étrange, étrangère au con­texte réal­iste dressé par ailleurs par le film, et intim­i­dante là où, dans un film d’an­i­ma­tion pour enfants lamb­da (de chez Dis­ney, par exem­ple), on aurait pu y voir un ani­mal de com­pag­nie. Incrustée dans le réc­it réal­iste, la fable con­fère à l’af­fron­te­ment binaire d’o­rig­ine un petit soupçon d’in­quié­tude qui rehausse son intérêt.