En 2033, les Européens, faute d’u­ni­fi­ca­tion poli­tique, se retrou­vent plongés dans une mis­ère noire et un chô­mage insup­port­able. L’Afrique, elle, a réus­si son unité, et ray­onne sur la planète. Les Blancs se pré­cip­i­tent aux portes des ambas­sades des États-Unis d’Afrique, en quête de visa… ou passent clan­des­tine­ment sur le con­ti­nent noir. Sylvestre Amous­sou s’empare dans ce pre­mier long métrage d’une idée drôle et orig­i­nale, mais qui souf­fre d’un scé­nario un peu cliché et de cer­taines mal­adress­es, notam­ment à cause du mau­vais jeu de cer­tains acteurs.

Un jour, dans un futur pas si loin­tain, les pau­vres et les mal­heureux ne seront plus ceux d’au­jour­d’hui. L’U­nion européenne n’au­ra pas, pré­cisé­ment, réus­si à s’u­nir pour le bien de ses citoyens. Chô­mage, mis­ère, bidonvilles seront le lot com­mun des Européens, y com­pris les plus diplômés, qui se pré­cip­iteront vers les États-Unis d’Afrique, ray­on­nants et prospères, avec ou sans visa. Africa Par­adis racon­te les péré­gri­na­tions d’un cou­ple de jeunes Français, Pauline et Olivi­er, qui débar­quent clan­des­tine­ment sur le con­ti­nent noir. À leur arrivée, Olivi­er décide de s’échap­per de la rési­dence de tran­sit où ils sont retenus, tan­dis que Pauline ne sur­monte pas sa peur. La jeune femme réus­sit tout de même, grâce aux faveurs d’un député pro-inté­gra­tion blanche, Kou­dos­sou, à rester en Afrique. Séparés, Olivi­er et Pauline vont con­naître deux des­tins bien dif­férents sur le con­ti­nent africain…

Africa Par­adis joue sur l’in­ver­sion des mou­ve­ments migra­toires actuels et sur l’é­cho qu’un tel mes­sage peut avoir en France. Rien n’est nég­ligé, et tous les détails son­nent comme un pied de nez à une cer­taine arro­gance des actuels pays d’ac­cueil : les files d’at­tente gigan­tesques à la porte de l’am­bas­sade parisi­enne des États-Unis d’Afrique, l’in­tran­sigeance des fonc­tion­naires face aux dossiers incom­plets, le voy­age clan­des­tin et onéreux, de nuit, entre les mains d’un passeur cupi­de, la débrouille pour trou­ver des petits boulots, alors même que les héros français sont diplômés (elle insti­tutrice, lui ingénieur en infor­ma­tique…), les débats par­lemen­taires entre par­ti­sans et opposants à l’im­mi­gra­tion et à l’in­té­gra­tion des Blancs en Afrique, jusqu’à la fig­ure du député extrémiste, Yokos­si, sorte de Le Pen noir, incar­né par Emile Abosso­lo M’Bo.

Tout le dis­posi­tif scé­nar­is­tique et la mise en scène reposent sur l’ironie douce et l’hu­mour qui découlent de cette sit­u­a­tion inver­sée. Une idée remar­quable en soi. En 1996, Desmond Nakano avait imag­iné, dans White Man, une société améri­caine où les rap­ports socio-économiques et eth­niques étaient inver­sés : on y voy­ait un ouvri­er blanc (John Tra­vol­ta), aux pris­es avec son patron noir (Har­ry Bela­fonte). Mais per­son­ne ne s’é­tait encore attaché à réalis­er une fic­tion poli­tique dans laque­lle l’Afrique domin­erait le monde. C’est chose faite avec Africa Par­adis. Mais une fois le mes­sage passé — c’est-à-dire très rapi­de­ment — le film souf­fre de cer­taines mal­adress­es et lim­ites. Certes, Africa Par­adis n’a pas été facile à met­tre en place. Il a fal­lu dix ans pour le mon­ter, en rai­son de la réti­cence des pro­duc­teurs européens : « C’est utopique ton his­toire, c’est pas crédi­ble, trou­ve plutôt un petit sujet de ton vil­lage… » se voy­ait répon­dre Sylvestre Amous­sou. De rares sub­ven­tions lui ont per­mis de réalis­er en 2001 le court-métrage Africa Par­adis, et la dif­fu­sion de ces images sur l’In­ter­net a peu à peu attiré les finance­ments privés. Le long-métrage est sor­ti pour la pre­mière fois en Afrique, en Côte-d’Ivoire, en décem­bre dernier. Mais le par­cours du com­bat­tant n’é­tait pas ter­miné ; le film a été pro­jeté l’an dernier au marché du film du fes­ti­val de Cannes, aucun dis­trib­u­teur français ne l’a retenu… Pour le mon­tr­er en France, Sylvestre Amous­sou, qui pour­suit par ailleurs sa car­rière de comé­di­en (on l’a vu récem­ment dans Le Grand Apparte­ment de Pas­cal Thomas et au théâtre avec Michel Gal­abru dans Mon­sieur Amédée), a dû mon­ter sa pro­pre société de dis­tri­b­u­tion. Du coup, le manque de moyens ressur­git par­fois sur le film qui, même s’il reste une fable, aurait gag­né en force si les décors avaient mieux col­lé à l’époque future. Ici, les vieux ordi­na­teurs et le design des voitures ren­dent la pro­jec­tion peu crédi­ble. De même, le par­lement des États-Unis d’Afrique est en réal­ité… la grande salle de réu­nion du par­ti com­mu­niste, à Paris, pas si futur­iste…

Mais ce manque de moyens n’est finale­ment pas si gênant. En revanche, le côté ama­teur des acteurs (surtout celui des Européens) pèche. Stéphane Roux et Char­lotte Ver­meil (Olivi­er et Pauline) ne parvi­en­nent pas à insuf­fler une crédi­bil­ité et une sincérité à leurs per­son­nages… À cette image, le revire­ment de Pauline (alors qu’elle croit Olivi­er mort…) est un peu léger. Certes, l’his­toire est avant tout sym­bol­ique et veut touch­er le spec­ta­teur en le met­tant dans la posi­tion dif­fi­cile d’un immi­gré mis­érable. Mais Africa Par­adis aurait sans doute gag­né en force avec un scé­nario un peu moins alam­biqué et en accen­tu­ant l’énorme enjeu poli­tique que représente l’im­mi­gra­tion, qu’elle soit de l’Afrique vers la France, comme aujour­d’hui, ou de la France vers l’Afrique, dans un futur imag­i­naire. Les per­son­nages des députés Yokos­si et Kou­dos­sou sont de ce point de vue les plus intéres­sants, mais il aurait fal­lu leur don­ner plus de corps, ou en tous cas ne pas les embar­quer sur une route semée de clichés (le tueur à gages et les arrange­ments avec la police pour l’un, l’ac­cep­ta­tion de Pauline au sein même de sa famille, pour l’autre). Reste le mérite incon­testable du réal­isa­teur d’avoir porté cette idée à l’écran, en même temps que des valeurs de tolérance dont manque l’Eu­rope.