Réal­isa­teur remar­qué pour ses courts-métrages large­ment primés After­math et Gen­e­sis, Nacho Cerdà passe avec brio au for­mat long. Son Aban­don­née révèle un cinéaste ambitieux et à la rhé­torique ciné­matographique riche, avec un film situé au croise­ment d’un réc­it lynchien et du Labyrinthe de Pan.

Pro­duc­trice de ciné­ma quar­an­te­naire rési­dant aux États-Unis, Marie voit son passé ressur­gir le jour où un notaire russe lui apprend que lui revient, par tes­ta­ment, la mai­son de sa mère assas­s­inée, et qu’elle n’a jamais con­nue. Ren­due sur place, elle décou­vre une bâtisse sin­istre et dans un état de déliques­cence épou­vantable. Elle y ren­con­tre aus­si son jumeau, dont elle igno­rait jusque là l’ex­is­tence, et qui est lui aus­si venu sur place sur une impul­sion, après s’être vu remet­tre le même tes­ta­ment, par le même notaire. Ils se ren­dent bien­tôt compte qu’ils ne sont pas seuls dans la mai­son isolée : leurs pro­pres fan­tômes hantent les lieux…

Aban­don­née, film de fan­tômes ? Oui et non. Le film de Nacho Cerdà sem­ble suiv­re une trame archi-con­nue, qui fait appel à des péripéties tra­di­tion­nelles du film fan­tas­tique : l’héroïne est-elle en train de rêver ? Est-elle déjà morte et toute l’in­trigue n’est-elle qu’un fan­tasme de son esprit au seuil de l’anéan­tisse­ment ? Avec une cinéphilie con­som­mée, le film se joue de son spec­ta­teur en lais­sant plan­er nom­bre de doutes issus sur la réal­ité de son intrigue. Cepen­dant, là où on aurait pu s’at­ten­dre, de la part d’un réal­isa­teur féru de fan­tas­tique mais qui n’en serait qu’à son pre­mier long métrage, à un film suiv­ant servile­ment ces lignes dra­maturgiques, Aban­don­née va bien au-delà, sans pour autant som­br­er dans l’au­tosat­is­fac­tion. Le scé­nario bas­cule rapi­de­ment dans un onirisme étrange, qui met l’ac­cent sur une ter­reur plus pri­male que les sim­ples effets de manche d’un fan­tas­tique de grande con­som­ma­tion : l’om­niprésence éprou­vante des dou­bles mor­bides des deux héros, leur pro­pre mort à venir. Loin de tout jouer sur la ter­reur pure et sur l’ef­fi­cac­ité de son (très fort) poten­tiel hor­ri­fique, le film s’a­muse à invers­er les rôles : les pro­tag­o­nistes vivants sont hys­tériques, dés­espérés, intrus dans un monde où leurs fan­tômes appa­rais­sent comme la norme, avec une atti­tude calme et résignée.

Cet onirisme étrange devient de plus en plus présent à mesure que la nar­ra­tion pro­gresse, évo­quant une mise en scène à la Lynch, qui mis­era plus sur la lenteur et une bande son ouatée que sur l’hys­térie filmique atten­due. Dans son dernier tiers, le film lâche totale­ment prise pour se laiss­er aller à une perte totale de repères nar­rat­ifs, qui con­firme Aban­don­née dans son statut de con­te de fée noir, large­ment enclin à user d’ar­ti­fices lit­téraires autant que ciné­matographiques. Ren­verse­ment de réal­ité, perte de repère pour les per­son­nages comme pour l’au­di­toire : le film évoque un cousin éloigné du remar­quable L’Échelle de Jacob, avec lequel il partage un plaisir man­i­feste à jouer avec les attentes d’un pub­lic expert. Et les dou­bles mor­bides des héros de chang­er sub­rep­tice­ment de nature : de dop­pel­gänger malé­fique, ils devi­en­nent des images miroirs, apaisées, des vivants angois­sés. Restant ce faisant fidèle à une vieille et sous-jacente tra­di­tion du fan­tas­tique, de La Fiancée de Franken­stein à Cabal, Aban­don­née offre le béné­fice du doute à ses mon­stres : ne valent-ils pas autant, sinon plus que leurs dou­bles vivants ?

Héri­ti­er respectueux mais inven­tif d’une longue tra­di­tion d’un fan­tas­tique sérieux qui s’in­ter­roge sur les orig­ines de la peur, Aban­don­née ne pêche réelle­ment que sur le plan tech­nique. Si Nacho Cerdà et son directeur de la pho­togra­phie Xavi Giménez se ser­vent admirable­ment de la mai­son en déliques­cence, qu’on croirait tout droit sor­tie de La Chute de la mai­son Ush­er de Poe, une ten­dance peut-être un peu trop pronon­cée au mon­tage cut rapi­de dessert légère­ment le film. Mais ce n’est qu’un léger bémol face à l’in­croy­able réus­site d’un film qui con­firme, si besoin en était encore, que le fan­tas­tique est enfin sor­ti de l’ornière d’un ciné­ma bis sou­vent décon­sid­éré, et qu’il côtoie sans honte aucune les autres « grands » genre. Le Japon, l’An­gleterre l’ont précédée, et l’Es­pagne devient à son tour une ambas­sadrice de choc du genre : le mer­veilleux Labyrinthe de Pan n’a aucune­ment à rou­gir de son petit cousin Aban­don­née.