A Real Pain met en scène les retrou­vailles de deux cousins éloignés, David et Ben­ji, lors d’un pèleri­nage en Pologne sur les traces de leur grand-mère, sur­vivante de la Shoah récem­ment décédée. De cet étrange bud­dy movie qui prend pour toile de fond le camp de la mort de Maj­danek, Jesse Eisen­berg (ici devant et der­rière la caméra) sem­ble d’abord tir­er un film de mémoire. Lors d’une vis­ite de l’ancien quarti­er juif de Lublin, une série de plans fix­es révèle le cimetière englouti qu’est dev­enue la ville polon­aise. Un ancien théâtre yid­dish, un mag­a­sin de tex­tile, une yechi­va : ces lieux autre­fois habités par l’une des plus grandes com­mu­nautés juives de Pologne sont aujourd’hui détru­its et rem­placés par de banales habi­ta­tions et restau­rants. C’est en lais­sant le décor par­ler de lui-même qu’Eisenberg parvient à ressus­citer les quar­ante mille fan­tômes cachés der­rière les murs tagués de la Pologne post-sovié­tique. Mal­heureuse­ment, toutes les scènes ne parvi­en­nent pas à la même force d’évocation, notam­ment celle tournée à Maj­danek. Plac­er une caméra au cœur d’une cham­bre à gaz, filmer le bleu de Prusse qui imprègne les murs (la couleur du gaz Zyk­lon B) ou regarder à tra­vers le hublot d’un four cré­ma­toire suf­fit à exprimer l’indi­ci­ble. Ces gestes se trou­vent pour­tant vite gâchés par la voix off intru­sive du guide touris­tique : « This is the gas cham­ber. » Le reste de la vis­ite est par­a­sité par des évi­dences sim­i­laires : dans une démarche presque péd­a­gogique, Eisen­berg s’empresse d’ex­pli­quer, de met­tre des mots sur ce qui ne peut être dit. À force de tenir son spec­ta­teur par la main, le film finit alors par ressem­bler au « Holo­caust tour with lunch » auquel par­ticipent les per­son­nages.

Si A Real Pain ne con­va­inc pas en la matière, il peine aus­si à émou­voir sur son ver­sant sen­ti­men­tal, tant les per­son­nages épousent les con­tours de stéréo­types qui prê­tent certes à sourire, mais man­quent de pro­fondeur : la femme for­tunée de Los Ange­les en quête de sens, le cou­ple juif car­i­cat­ur­al (le mari ne par­le presque pas !), un sur­vivant du géno­cide des Tut­sis con­ver­ti au judaïsme et bien sûr David (Jesse Eisen­berg, donc), l’ashkénaze névro­tique et obses­sion­nel à la Woody Allen. En un sens, A Real Pain sem­ble être le reflet de la per­sona quelque peu gauche de son réal­isa­teur, man­i­feste­ment pas tail­lé pour le drame sen­ti­men­tal. Un per­son­nage échappe cepen­dant à la règle : Ben­ji, inter­prété par Kier­an Culkin, le seul à pleur­er en quit­tant Maj­danek. De retour à New York, il est aus­si le seul à ne pas ren­tr­er chez lui : le film se clôt sur un gros plan sur son vis­age, alors qu’il est assis exacte­ment là où tout a com­mencé, à savoir un aéro­port, éter­nel non-lieu. Mais si ce por­trait d’un homme en deuil fait mouche, on peut regret­ter qu’Eisen­berg l’ait noyé sous d’autres fauss­es pistes ; la struc­ture cyclique du film, tran­si­tant de l’intime à l’horreur avec un grand H, accouche en défini­tive d’un banal « la vie con­tin­ue ».