Malek, la ving­taine en éveil, vit chez sa mère dans le Bey­routh d’au­jour­d’hui. Le jeune homme doit se ren­dre chez un avo­cat afin de déclar­er offi­cielle­ment la mort de son père, dis­paru quinze ans plus tôt, lors de la guerre civile. Une manière pour lui de retrou­ver une vie nor­male, de renouer avec le monde réel. Mais, mal­gré sa volon­té, qu’est-ce qui l’empêche de faire table rase du passé, de sor­tir du som­meil? Le sec­ond long métrage des cinéastes et plas­ti­ciens Joana Had­jithomas et Khalil Jor­eige décrit à tra­vers un for­mi­da­ble Ziad Saad une jeune généra­tion libanaise dans son dif­fi­cile proces­sus d’in­di­vid­u­al­i­sa­tion.

A Per­fect Day est un film aux mul­ti­ples facettes. Sur la sim­ple chronique de la journée d’un jeune homme à Bey­routh, le long d’un rythme apparem­ment linéaire et sem­blant de prime abord respecter la règle clas­sique des trois unités de temps, de lieu, et d’ac­tion, se mod­è­lent douce­ment dif­férents niveaux de lec­ture. Les per­son­nages s’é­pais­sis­sent peu à peu, pren­nent de l’im­por­tance, au point qu’on en arrive à se deman­der si le rôle prin­ci­pal est véri­ta­ble­ment tenu par Malek ou s’il est dédié aux lumières, à la ville elle-même, la ville et sa douloureuse his­toire récente. Et à mesure que le rythme se com­plique, passe au binaire, au ter­naire, les prob­lé­ma­tiques se mul­ti­plient. Les fausse pistes aus­si. Empreint de réel, tourné dans un style doc­u­men­taire avec des acteurs non pro­fes­sion­nels (pas tous excel­lents, mais pas­sons), le film se fait pour­tant con­tem­platif et sa pho­togra­phie tou­jours soignée lui donne une dimen­sion onirique, entre rêve et réal­ité, tout à fait splen­dide. On nav­igue entre éveil et som­meil, jour et nuit, passé et présent.

L’his­toire, tout d’abord, est donc autant celle de Malek que du Liban et de Bey­routh. Un des deux auteurs du film con­fesse que le point de départ du pro­jet est un événe­ment per­son­nel, son oncle faisant par­tie des 17 000 per­son­nes dis­parues lors de la guerre civile libanaise. Des gens qui, par­tis de chez eux un matin, ne sont jamais revenus. Où sont-ils? Les rever­ra-t-on un jour? Vivants? Morts? C’est à la famille de pren­dre la déci­sion. Choix déli­cat s’il en est… Clau­dia, la mère du jeune homme, attend entre angoisse et espoir le retour de son mari. Elle con­tin­ue de vivre tant bien que mal dans le passé, au ralen­ti, et hésite à se laiss­er con­duire chez l’av­o­cat, pour la déc­la­ra­tion du décès. Elle incar­ne en quelque sorte l’at­ti­tude de cette généra­tion qui a vécu la guerre et en est restée mar­quée, sinon trau­ma­tisée. Cette posi­tion n’est pour autant jamais dénon­cée: on n’est pas dans le réquisi­toire, on cherche seule­ment à com­pren­dre les points de vue de cha­cun sans savoir qui a tort ou rai­son. Malek, au con­traire, a pris le par­ti de se débar­rass­er de ces fan­tômes et tente de retrou­ver enfin un rythme de vie nor­mal, mod­erne. Mais là encore, ce n’est pas si sim­ple. Tous les événe­ments qu’il va vivre lors de ces vingt-qua­tre heures n’au­ront de cesse de le ramen­er à lui-même, face à son his­toire per­son­nelle, de le dérouter, de le sur­pren­dre, de cass­er la tra­jec­toire qu’il s’ef­force de suiv­re.

Car Malek est atteint du « syn­drome d’ap­née du som­meil », qui se man­i­feste par des inter­rup­tions régulières de la res­pi­ra­tion au cours de ses nuits. Quand il dort, son souf­fle s’ar­rête subite­ment quelques sec­on­des, comme s’il était mort, avant de repar­tir. Un som­meil déstruc­turé qui fatigue le jeune homme au point de provo­quer chez lui des phas­es d’en­dormisse­ment inopiné — sur un banc, mais aus­si, au volant de sa voiture ou même en boîte de nuit — et de per­turber sérieuse­ment son rythme de vie et sa vision des choses. Où est-il? Où va-t-il? Où trou­ver ce qu’il cherche, le repos, l’avenir, la femme qu’il aime et qui le repousse? Un état étrange qui le bous­cule de la veille au som­meil et peint sur ce beau vis­age un air lunaire et hors du temps, au regard tou­jours hési­tant, inter­ro­gatif, comme à la décou­verte du monde qui l’en­toure. Sa volon­té de class­er défini­tive­ment la mort de son père ne l’empêche pas de tra­vers­er des moments de doute et de rep­longer dans les vieux jour­naux avec une sorte d’in­com­préhen­sion mêlée de nos­tal­gie. Dans ce rôle dif­fi­cile, Ziad Saad se fond par­faite­ment, lui qui n’est qu’a­ma­teur et qui a accep­té de se pass­er du scé­nario afin de ren­dre floue et désor­don­née son approche du per­son­nage et des événe­ments.

Il est temps pour lui de se réveiller, temps pour la ville de se recon­stru­ire (Malek tra­vaille sur un chantier, le sol se creuse, don­nant par­fois lieu à des sur­pris­es du passé, mais le béton recou­vre tout), temps pour le pays d’ou­bli­er les années trou­bles et de se forg­er une iden­tité dans un envi­ron­nement géo­graphique et poli­tique con­fus. Alors, film poli­tique, A Per­fect Day? Oui, et c’est encore une de ses nom­breuses facettes. Ou plutôt, film soci­ologique, sur la jeunesse libanaise et la pop­u­la­tion de Bey­routh, qui rompt avec les représen­ta­tions atten­dues du monde arabe. Ici, tout est mod­erne, de plus en plus occi­den­tal­isé; l’ef­fer­ves­cence de ses habi­tants est pal­pa­ble. Mais le film est con­stru­it d’une manière si sub­tile­ment sym­bol­ique, avec une telle finesse poé­tique, qu’on peut aus­si y voir comme un man­i­feste du renou­veau cul­turel libanais, à tra­vers sa jeunesse, sa cap­i­tale, ses musiques et ses lumières. Une œuvre belle et mul­ti­ple. Une vraie réus­site.