Lors de sa sor­tie en salles le 23 décem­bre 2015, nous étions passés à côté du beau pre­mier long métrage de Ley­la Bouzid, À peine j’ouvre les yeux. Dif­fusé en cati­mi­ni juste avant les fêtes de fin d’année, le film a depuis été édité en DVD en mai 2016, fort d’une répu­ta­tion élo­gieuse entretenue par les nom­breux fes­ti­vals où il a été mon­tré avec suc­cès (Venise, Carthage, Bas­tia, etc.). Si la jeune réal­isatrice née en 1984 a fait ses armes à la Sor­bonne puis à la Fémis et que son film a béné­fi­cié du sou­tien financier de la France, À peine j’ouvre les yeux n’en reste pas moins un ent­hou­si­as­mant témoignage de cette parole libérée qui s’empare depuis quelques années du ciné­ma tunisien post-révo­lu­tion. Mais alors qu’aucun nom n’était par­venu à émerg­er sur la scène inter­na­tionale ces dernières années (la faute à un manque de dis­trib­u­teurs, à l’absence de poli­tiques publiques et à un réseau de salles réduit à peau de cha­grin), Ley­la Bouzid sem­ble s’inscrire dans le sil­lage de Raja Amari qui – en atten­dant la sor­tie du prochain Corps étrangers – a sym­bol­isé dans les années 2000 la manière dont le corps féminin était mis à rude épreuve par le con­ser­vatisme religieux et l’exercice intrusif du pou­voir poli­tique. Sauf qu’aux his­toires de douces éman­ci­pa­tions (Satin rouge en 2001) ou aux drames psy­chologiques étouf­fants (Les Secrets en 2009) qui se devaient de com­pos­er avec la cen­sure, Ley­la Bouzid peut désor­mais s’emparer de cette lib­erté retrou­vée – mais tou­jours frag­ile – pour dénon­cer la chape de plomb qu’a représen­té la dic­tature menée par Ben Ali pour la jeunesse (mais pas que, bien évidem­ment).

Chanson pour une drôle de vie

Mais plutôt que de ten­ter le por­trait généra­tionnel impos­si­ble à con­stituer dans un pays aus­si pro­téi­forme que la Tunisie, Ley­la Bouzid a préféré par­ler du milieu qu’elle con­nais­sait : elle-même fille du réal­isa­teur Nouri Bouzid, issue d’un milieu aisé, laïc et pro­gres­siste dans un pays où règ­nent en maître la cor­rup­tion et la pres­sion religieuse, la jeune réal­isatrice se sen­tait prob­a­ble­ment trop loin des dif­fi­cultés ren­con­trées par les lais­sés-pour-compte du régime pour oser pré­ten­dre à devenir un de leurs porte-paroles dans un con­texte poli­tique aus­si chaloupé. Sorte de ver­sant tunisien du film iranien Les Chats per­sans, À peine j’ouvre les yeux va préfér­er s’intéresser à la cul­ture alter­na­tive et au dis­cours con­tes­tataire portés par une jeunesse aisée et cul­tivée. Pour cela, Ley­la Bouzid struc­ture entière­ment son réc­it autour de Farah, dix-huit ans au moment des derniers mois de la dic­tature, et bril­lante lycéenne à qui ses par­ents prédis­ent des études de médecines qui fer­ont toute la fierté de la famille. Sauf que la jeune femme, chanteuse dans un groupe de musique qui égrène les clubs de Tunis avec ses textes con­tes­tataires, rêve plutôt d’une car­rière artis­tique, intime­ment con­va­in­cue que le change­ment ne peut venir que dans le refus du com­pro­mis. Déter­minée à la lim­ite de l’inconscience, Farah affirme une lib­erté qui inquiète son père pour­tant tolérant et sa mère rev­enue de ses années de rébel­lion. Com­plète­ment rivée à Farah, la caméra enreg­istre chaque moment clé sus­cep­ti­ble de con­tribuer à sa pleine affir­ma­tion : chanteuse, amoureuse, sen­suelle, rebelle, égoïste et insoumise, la jeune femme assume pleine­ment son car­ac­tère changeant, peu préoc­cupée par les règles de bien­séance. Le dan­ger pour la réal­isatrice aurait été de faire du per­son­nage un mon­stre nar­cis­sique déten­teur d’une cer­taine vérité et prenant l’ascendant sur son entourage : pour­tant le réc­it ne fait jamais abstrac­tion des rap­ports de classe tron­qués qui régis­sent autant les rela­tions que Farah entre­tient avec ses cama­rades qu’avec la bonne de la famille qu’elle rend com­plice de ses men­songes au risque de lui faire per­dre sa place. Mais c’est peut-être parce qu’elle est assume cette incon­science de classe, qu’elle ne tient aucun dis­cours poli­tique à pro­pre­ment par­lé, que Farah ne sym­bol­ise rien d’autre qu’elle-même. Si son par­cours fait bien évidem­ment écho à un désir de lib­erté et d’affirmation de soi, c’est par le prisme du regard que ce per­son­nage jette sur son envi­ron­nement sclérosé par la peur que le film trou­ve sa touchante sin­gu­lar­ité.

Dans les ténèbres

Racon­ter pareille his­toire alors que la dic­tature tunisi­enne vit ses dernières heures est un bel acte en soi. Certes, on pour­ra reprocher à Ley­la Bouzid de ne pas avoir eu la même lucid­ité courageuse que Yous­ry Nas­ral­lah qui fil­mait en 2010 l’agonie du régime Moubarak dans l’engagé Femmes du Caire sans même savoir que tout le sys­tème éta­tique égyp­tien qu’il dénonçait allait s’écrouler quelques mois plus tard. Mais ce serait faire un mau­vais procès à cette jeune réal­isatrice dont le geste ne se lim­ite ici pas à met­tre en images le réc­it d’une jeune insoumise issue des class­es aisées. Alors que bon nom­bre de pas­sages s’attachent à met­tre en scène les corps dénudés, l’expression des désirs, l’euphorie de la fête, c’est pour­tant un vrai régime de ter­reur qui con­t­a­mine à de nom­breuses repris­es le film. Au som­met de la pyra­mide, c’est bien évidem­ment le pou­voir poli­tique et polici­er qui exerce sa men­ace sourde. Au plus près de Farah, la caméra laisse s’immiscer un hors champ inquié­tant : celui d’une rue déserte en pleine nuit, d’une salle de spec­ta­cle bondée plongée soudaine­ment dans l’obscurité, d’une sta­tion de bus où il est si facile de dis­paraître dans la foule, etc. Loin d’être invis­i­ble, le mon­tage heurté du film con­tribue à cette insi­dieuse inquié­tude : entre les rac­cords dans l’axe et les ellipses, À peine j’ouvre les yeux mon­tre lit­térale­ment à quel point Farah doit sys­té­ma­tique­ment refaire le point sur chaque instant qui se présente à elle comme s’il s’agissait d’une réal­ité inédite où de nou­veaux élé­ments par­fois incon­nus sont venus redis­tribuer les cartes. Dans le sys­tème que Ley­la Bouzid décrit, le dan­ger peut venir de partout : des hommes qui s’accommodent de con­fon­dre fémin­isme et filles faciles, mais aus­si des pro­pres enfants capa­bles de devenir les bour­reaux de leurs par­ents. L’une des scènes les plus fortes du film reste prob­a­ble­ment à ce titre celle où Farah enferme sa mère dans sa pro­pre cham­bre pour pou­voir faire le mur : elle sait bien que pareil acte aura des con­séquences irréversibles mais face à une résis­tance qui allait à l’encontre de sa lib­erté, la jeune femme a préféré s’échapper avec pertes et fra­cas. Sans com­pro­mis, donc.