Présen­té cette année en com­péti­tion offi­cielle au fes­ti­val de Berlin, le troisième film de Frédéric Videau abor­de de front un sujet dif­fi­cile : une sit­u­a­tion d’enlèvement et de séques­tra­tion d’une jeune fille. Un film courageux et bril­lam­ment inter­prété, mais dont la dis­per­sion entre deux tem­po­ral­ités nuit à la qual­ité d’écriture.

Loin de l’affreuse neu­tral­ité d’un Michael, À moi seule rap­pelle plutôt, par son dis­posi­tif d’allers et retours entre passé et présent, entre cap­tiv­ité et ten­ta­tive d’un retour en société, le récent Martha Mar­cy May Mar­lene. Pour­tant, point de gourou à l’horizon, mais un homme soli­taire, Vin­cent (Reda Kateb), kid­nap­pant Gaëlle (Agathe Bonitzer), qu’il va se faire un devoir d’éduquer, se rêvant à la fois père, con­fi­dent, ami. À moi seule se présente donc au pre­mier abord comme le réc­it d’une rela­tion com­plexe, d’un rap­port de force qui sans cesse se déplace, envis­ageant à la fois la vio­lence et les moments d’égarement d’une telle sit­u­a­tion.

Sans pour autant, bien sûr, chercher à cau­tion­ner l’acte du kid­nap­ping ou à trou­ver des excus­es à ses per­son­nages, Frédéric Videau relate le quo­ti­di­en érein­tant d’une fille devenant jeune femme sans pou­voir éprou­ver ce change­ment à la sur­face du monde, et du lien indé­fectible qui se noue peu à peu avec le ravis­seur. C’est la véri­ta­ble force du film, que de réus­sir à bous­culer les con­ven­tions et les idées reçues, en plongeant de manière crédi­ble dans cet inex­plic­a­ble trou noir que con­stitue la survie en cap­tiv­ité, sans jamais tomber dans l’excès de pathos ou le voyeurisme.

Se gar­dant égale­ment de jouer sur un sus­pense mal­venu (le film com­mence par la libéra­tion de Gaëlle), Videau tente pour­tant de faire entr­er tant bien que mal dans son réc­it tout un pan sur les retrou­vailles avec la famille, la dif­fi­culté à réap­pren­dre à vivre en société, en lib­erté. Cette par­tie, bien moins inspirée et incom­plète, aurait mérité un développe­ment à part entière, et souf­fre finale­ment de la com­para­i­son avec l’intensité et l’étrangeté des scènes entre Vin­cent et Gaëlle. Les per­son­nages des par­ents sem­blent, par exem­ple, dia­ble­ment plats et con­venus en regard de ce ter­ri­toire nou­veau que le film se pro­pose d’explorer avec la descrip­tion de la cap­tiv­ité. À ne pas choisir entre le réc­it de « l’af­faire » et son épi­logue, Videau dilue la force et l’as­sur­ance d’une écri­t­ure qui sait pour­tant se con­fron­ter aux sit­u­a­tions les plus extrêmes.