La beauté d’À la lueur de la chan­delle pour­rait tenir tout entière dans l’ambition formelle que son titre sug­gère. Vac­il­lante et con­trastée, la lumière est ici élevée au rang de pro­tag­o­niste : le clair-obscur déli­cat d’André Gil Mata enveloppe l’espace d’une pro­priété cos­sue du nord du Por­tu­gal pour révéler ses dédales et alcôves. Der­rière la porte fer­mée vivent Alzi­ra (Eva Ras), la pro­prié­taire, et Béa­triz (Mar­cia Breia), la domes­tique, toutes les deux épuisées par leurs corps vieil­lis­sants et six décen­nies de cohab­i­ta­tion plus ou moins houleuse. Le huis clos est ici l’occasion d’une tra­ver­sée du temps et de l’espace, Mata brisant la linéar­ité d’une nar­ra­tion chronologique pour don­ner à voir les vies par­al­lèles des deux femmes dans la même mai­son. Les âges et épo­ques se con­fondent, par­fois au sein d’un même plan, au gré des déam­bu­la­tions de la caméra dans la mai­son et des détours du mon­tage. Dans le trav­el­ling qui ouvre le film, la caméra explore le jardin, du clocher de l’église der­rière le mur aux arbres en fleurs, en pas­sant par la niche du chien, pour s’ar­rêter finale­ment aux escaliers qui mènent à l’entrée de la mai­son. La récur­rence de cette séquence, avec des vari­a­tions en fonc­tion des saisons, rythme le film comme un repère auquel se fier tout en con­tribuant au puz­zle tem­porel que le ou la spectateur.ice doit ensuite recom­pos­er.

Si la vie se con­jugue au passé, le temps n’en sem­ble pas moins sus­pendu. Le con­fine­ment feu­tré de la mai­son ferait presque oubli­er le monde extérieur, rap­pelé par de rares détails sonores (les cloches de l’église, des bribes de con­ver­sa­tions ou le bruit de feux d’artifice). Ce ralen­tisse­ment paraît con­t­a­min­er les habi­tants eux-mêmes ; à table, devant le piano ou dans la cui­sine, les corps bougent à peine. Chaque scène des­sine ain­si un tableau, que l’on bal­aye du regard par les lents mou­ve­ments de la caméra, décou­vrant chaque plan comme une énigme. La com­préhen­sion du film s’opère au fur et à mesure, grâce au tra­vail de mon­tage de Claire Ather­ton – col­lab­o­ra­trice entre autres des films de Chan­tal Aker­man, dont l’influence est ici évi­dente, notam­ment dans la con­struc­tion du per­son­nage féminin. Jeune fille soli­taire et créa­tive, Alzi­ra aban­donne la pein­ture et la musique en se mari­ant à un homme austère. Aux dia­logues expli­cat­ifs est alors préféré un enchevêtrement de plans qui dis­ent la cru­auté du statut d’épouse et de mère. Lors d’un cours de piano, la jeune fille, émue, ne parvient pas à jouer, et finit par avouer à sa pro­fesseure qu’elle va se mari­er. Ses larmes trahissent les mots qu’elle dit pour se ras­sur­er : « c’est une bonne chose ». Le plan suiv­ant mon­tre une femme d’une quar­an­taine d’années dans une cui­sine, coupant des pommes de terre, le regard vide devant ses casseroles. Appa­raît ensuite la vision resser­rée de mains ridées, une alliance au doigt. Trois images fix­es suff­isent à dire la réal­ité claus­tro­pho­bique du mariage bour­geois.

Derrière la porte

Dans À la lueur de la chan­delle, le décor est lui aus­si envis­agé réelle­ment comme un per­son­nage. À l’image du film, économe en dia­logues, la mai­son est un lieu de silence et de non-dits, qui influ­ence les per­son­nages autant qu’il en reflète les états d’âme. Le cinéaste y met en scène la vie famil­iale, avec ses rit­uels théâ­traux (un dîn­er de Noël, une leçon de piano), et donne à éprou­ver les mys­tères qui régis­sent les espaces clos. Ain­si d’une séquence au seuil d’une cham­bre où vient d’entrer Beat­riz : la caméra descend lente­ment de la ser­rure au sol ; sur le pas de la porte, un rai de lumière rouge s’échappe. Nous res­terons un temps dans l’attente, avant de décou­vrir trois per­son­nes au chevet d’un petit garçon malade, puis les vis­ages de ses frères et sœurs, le front per­lé de sueur. Au-delà de ses accoin­tances avec le ciné­ma d’Akerman dans son approche à la fois calme et cru­elle de l’enfermement, le film partage avec la réal­isatrice belge un élan proustien, notam­ment par la façon dont il envis­age les lieux comme des catal­y­seurs de la mémoire. Au détour d’un couloir, la déam­bu­la­tion n’est pas non plus sans rap­pel­er un cer­tain ciné­ma hor­ri­fique (tel Shin­ing), bien qu’ici, les fan­tômes cohab­itent avec les vivant.es. La lenteur des trav­el­lings et la longueur des plans fix­es par­ticipent de cette atmo­sphère para­doxale et par­ti­c­ulière­ment per­ti­nente pour décrire les espaces domes­tiques : André Gil Mata met en scène con­join­te­ment la douceur d’un cocon fam­i­li­er et l’angoisse de ce qui s’y joue.