Young-nam, com­mis­saire de police de Séoul, est mutée dans un vil­lage de pêcheurs au fin fond de la Corée du Sud. On ne saura jamais pré­cisé­ment ce qui a jus­ti­fié cette mise à l’é­cart de la part de sa hiérar­chie. On sait seule­ment que la jeune femme est les­bi­enne ce qui, en Corée du Sud où le sujet est encore tabou, suf­fit à éveiller toutes les sus­pi­cions, surtout lorsqu’on est une représen­tante de l’au­torité. Avec un tel canevas, on aurait pu croire que July Jung, dont c’est ici le pre­mier long-métrage, jouerait de manière sché­ma­tique et démon­stra­tive sur la con­fronta­tion de deux mon­des. Mais loin de som­br­er dans les écueils du film à thèse, la jeune réal­isatrice préfère abor­der son sujet de biais. L’héroïne, autour de laque­lle gravite un cer­tain nom­bre d’événe­ments, reste une énigme, ce qui ne sus­cite pas for­cé­ment l’empathie du spec­ta­teur : dis­crète, peu expres­sive, un peu alcoolique sur les bor­ds, elle finit par se pren­dre d’une étrange affec­tion pour une ado­les­cente du vil­lage, Dohee, mar­tyrisée par un père vio­lent et une grand-mère sadique. Il n’en fau­dra pas beau­coup plus pour que la rela­tion dévie d’un sim­ple rap­port de pro­tec­tion et éveille les soupçons malveil­lants de la part de la com­mu­nauté.

Faux-semblants

Au-delà du por­trait à charge et un brin car­i­cat­ur­al qui est fait de l’en­tourage proche de Dohee (sa famille, mais aus­si ses cama­rades de classe qui s’en ser­vent comme d’un punch­ing-ball), ce qui fait tout le sel d’A Girl at My Door est le car­ac­tère insai­siss­able des deux per­son­nages prin­ci­paux. La mise en scène, qui priv­ilégie les silences et l’étire­ment des plans, laisse affleur­er ce qui échappe con­stam­ment à l’in­ter­pré­ta­tion qu’on peut faire de cette rela­tion ambigüe entre l’ado­les­cente et sa pro­tec­trice. Si le trou­ble sex­uel et la ques­tion de l’in­ter­dit ne sont for­mulés que dans une seule scène (celle du bain), l’am­biva­lence de cette rela­tion repose davan­tage sur l’é­cart entre ce qui est dit (l’his­toire offi­cielle comme celle du décès de la grand-mère) et ce qui est ressen­ti. À ce niveau, on devine aisé­ment que le per­son­nage de Dohee se joue habile­ment des clichés mélo­dra­ma­tiques qui lui col­lent à la peau pour révéler une per­son­nal­ité plus com­plexe, per­verse et manip­u­la­trice dans son besoin de recon­nais­sance affec­tive. C’est cette dimen­sion qui con­fère au film ses qual­ités les plus intéres­santes, lais­sant entrevoir le gouf­fre exis­ten­tiel auquel les per­son­nages se con­fron­tent à force de fuir leur pro­pre image.

Timidité des enjeux

Il manque cepen­dant au film un engage­ment plus fort en ter­mes de mise en scène. Trop sou­vent can­ton­née à un nat­u­ral­isme dis­cret, la réal­i­sa­tion de July Jung souf­fre par­fois d’un défaut d’in­car­na­tion, à l’im­age du per­son­nage de Young-nam sur qui tout sem­ble gliss­er. L’âpreté du milieu rur­al qui est dépeint (avec son lot de prob­lèmes de société, comme par exem­ple l’ex­ploita­tion des sans-papiers) aurait pu don­ner lieu à davan­tage de ten­sion dra­ma­tique. Mais il aurait fal­lu pour cela que la réal­isatrice explore davan­tage les creux de son réc­it et ne lim­ite pas les enjeux de celui-ci à un trio de per­son­nages que tout oppose dans les inten­tions et les car­ac­tères. Surtout qu’en con­tre­point de cette con­fronta­tion, l’en­vi­ron­nement sem­ble étrange­ment dépe­u­plé, à peine per­tur­bé par l’ap­pari­tion de per­son­nages sec­ondaires. Dans ce con­texte, les sen­ti­ments et les émo­tions cir­cu­lent dif­fi­cile­ment, con­damnant chaque per­son­nage à fonc­tion­ner en vase clos. Si on peut l’in­ter­préter comme la triste con­séquence d’une insond­able soli­tude, on peut aus­si se deman­der si la réal­isatrice, à vouloir rester trop pru­dente, n’est pas un peu passée à côté de son sujet.